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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 17:22

En 1955 il y eu une abondance presque indécente de grands rôles féminins. Les actrices purent s’ébattre dans des crises de larmes, se trainer par terre, hurler leur peine et leur souffrance, faire pleure, faire rire, faire peur aussi sans doute. En tout cas faire peur à tous les allergiques aux diverses expressions de l’hystérie féminine. Les nominations aux oscars furent particulièrement représentatives de cet état, ce qui explique la préférence que je donne à cette année sur presque toutes les autres. Voilà ce qu’il en était, plus précisément.

·         Susan Hayward pour Une femme en Enfer/I’ll Cry Tomorow (Daniel Mann)

·         Katharine Hepburn pour Vacances à Venise/Summertimes (D.Lean)

·         Jennifer Jones pour La Colline de l’adieu/Love is a many Splendored Thing (H.King)

·         Anna Magnani pour La Rose Tatouée (Daniel Mann)

·         Eleanor Parker pour La Mélodie interrompue (C.Bernhart)

Susan Hayward devait gagner pour Une femme en enfer : c’était évident. Elle avait remporté le prix d’interprétation à Cannes et la MGM s’était investie dans sa campagne, au point d’oublier Doris Day (pour Les Pièges de la passion) et de négliger Eleanor Parker. C’était sa quatrième nomination et le rôle était plus que doré : une chanteuse en proie au démon de l’alcoolisme (et Hayward chantait et dansait elle-même). Elle avait été précédemment nommée pour With a song in my heart (elle jouait, encore, une chanteuse qui perdait l’usage de ses jambes) et Une vie perdue (où il s’agissait déjà d’une chanteuse portée sur la boisson). La surprise fut extrême quand elle perdit et sa déception, dit-on, immense. Enfin il reste toujours pour le spectateur le plaisir d’assister à un des récitals interprétatifs les plus dévorants et les plus spectaculaires de l’histoire du cinéma (matchée, parfois à son désavantage, par une Jo Van Fleet sensationnelle et qui aurait dû gagner son propre oscar pour ce rôle, plutôt que pour sa silhouette dans A l’est d’Eden). Hayward est dans ses œuvres et parfois, je dis bien parfois, on a le sentiment que le registre « fortissimo » est un peu trop emprunté, littéralement (elle crie, elle hurle, elle tempête). La plupart du temps, Dieu merci, je suis toujours captivé par sa flamboyance un peu plus grande que la vie. Ses chansons, où elle s’essaye à un style un peu rauque, un peu blues, ne sont pas impressionnantes, mais elle s’acquitte très bien de sa charge, y compris dans son premier numéro, en partie dansé. Curieusement on est particulièrement frappé par la vulnérabilité et surtout l’incertitude dont elle fait preuve dans la première partie du film, quelque chose de presque enfantin affleure alors et ce sont finalement les moments les plus naturellement émouvant, parce que l’actrice, contrairement à son habitude, nous laisse chercher la souffrance, au lieu de nous l’imposer, ce qui paradoxalement empêche parfois le spectateur de l’accepter. On ne pleure pas beaucoup devant ce mélodrame. Hayward cherche d’ailleurs manifestement avant tout à nous impressionner et ses « grands moments »  dans ce registre (sa scène de suicide) laisse surtout estomaqué. C’est presque peccadille : la substance du rôle évidemment repose sur le voyage « en enfer » de son personnage et la peinture passionnante et éminemment cinématographique qu’elle fait de l’alcoolisme, de la légèreté mondaine à ce que la maladie peut avoir de plus abject et de plus désespérant. Les morceaux de bravoure se succèdent, reposant sur une technique infaillible et un charisme qui donne même une certaine allure au sordide (la scène où elle chante « A Guy named Joe »). Certainement le sommet, en tout cas le passage le plus virtuose, de la carrière, si spécifique, de l’actrice. Visible en Zone 1 avec stf.

 

 

Aussi caractéristique, d’une certaine manière, quoique dans un registre opposée, la performance de Katharine Hepburn dans le superbe travelogue de l’encore jeune David Lean, Vacances à Venise. Elle reprenait son rôle de vieille fille (en tout cas de fille plus toute jeune) d’African Queen et présentait jusqu’à la caricature les maniérismes de son personnage hyper américain. Mais le rôle était lui-même bien mieux qu’une caricature, ce que l’actrice a très bien perçu. Elle surprend d’abord par la rudesse, le prosaïsme, quelque chose de yankee jusqu’à la vulgarité (le rôle avait été créé au théâtre par Shirley Booth ce qui indique que Hebpurn est dans le vrai), mais très vite ce qui ressort de son interprétation c’est un mélange surprenant de profond romantisme et de ridicule, parfois au cours de la même scène qui font qu’on n’est pas toujours séduit, mais, à moins d’être vraiment allergique à l’actrice, profondément touché. D’ailleurs il me semble que c’est un des rôles où l’actrice a su dépasser sa stature et son statut pour offrir une fragilité, très surprenante de sa part, au personnage. Cet aspect complexe de son interprétation (qu’elle fait surgir derrière son énergie apparente) fait beaucoup pour le film et explique d’ailleurs ce qu’il peut avoir de pénible à certains moments. L’empathie qu’elle réussit, par ce biais, à susciter chez nous fait ressentir avec beaucoup de vivacité sa solitude et ses déceptions même quand, encore une fois, elle n’hésite pas à se ridiculiser. Je ne pense pas à la scène célèbre où elle tombe dans le Grand Canal (quoiqu’il faille saluer son courage qui donne toute son authenticité au passage) mais plutôt au moment où elle fait semblant d’être accompagnée à la terrasse d’un café. Après la composante hystérique qui marque la première partie du film, elle parvient ensuite à suggérer un magnifique épanouissement (le basculement se fait au moment, très beau, où elle se confie à Brazzi à propos des fleurs et des bals de promotion) qui fait d’elle, tout à coup, une véritable héroïne romanesque. Même son renoncement à l’amour est emprunt avant tout de tendresse et de mélancolie et même d’une douceur qu’elle a manifestement appris en Italie (c’est toute l’histoire du film). Bref … le parcours initiatique est superbement rendu et ce rôle, presque modeste, est probablement une des plus belles preuves du talent, éblouissant mais parfois trop manifeste, de Katharine Hepburn.  Récente édition Zone 2 chez Carlotta.

L’Académie aime les « come back » (on en reparlera pour 1956). Celui de Jennifer Jones célébrait sa composition en docteur eurasienne et aussi l’énorme succès public du merveilleux La Colline de l’adieu, apothéose du cinéma romantique. Presque dix ans après sa dernière nomination et sous la direction du réalisateur qui l’avait rendue célèbre et oscarisée elle réapparaît donc dans la précieuse liste. On a vu et connu Jones plus remarquables dans des rôles plus exigeants (deux ans auparavant elle était époustouflante dans Plus fort que le diable un film tout sauf oscarisable). Non qu’elle soit mauvaise et certains aspects de son interprétation (tous en fait) sont parfaitement négociés : avec très peu de maquillage elle parvient à être parfaitement crédible en métis « occidentalisé » et elle s’est appliquée à faire plus « chinoise » que nature, surtout pour une actrice aussi expansive et américaine qu’elle l’était : la voix se cantonne assez heureusement à un mezzo forte chaleureux, la retenue expressive est systématique, même dans les moments les plus lyriques ou les plus émouvants du film (les dernières scènes), même la démarche est soigneusement travaillée, très loin de son allure flamboyante habituelle. Les pas sont petits, rapides, resserrés. Heureusement il ne s’agit non plus jamais d’une caricature, ou, en tout cas, elle n’en donne jamais l’impression : le rôle est plus riche que cela. Même les brises de chinois m’ont semblé (moi qui n’y connais rien) sonner avec suffisamment de naturel  pour qu’on l’imagine bilingue. J’ai aussi trouvé qu’elle réussissait très bien à suggérer la femme médecin (il suffit qu’elle mette les mains dans les poches de sa blouse et on y croit), ce qui n’est pas si simple qu’on veut bien le penser, sans avoir l’air déguisé. Dernier point à souligner, parce qu’il est essentiel, la formidable alchimie qui se dégage du couple qu’elle forme avec William Holden, un des plus évidents du cinéma hollywoodien d’après guerre et un des plus romantiques aussi. Pour le reste, cette médaille ci a son revers : une fois ces éléments mis en place les choix de l’actrice (courageux intrinsèquement) la dispensent d’en faire plus et la manière de filmer de King ne nous permet guère de suivre la complexité de ses expressions et de ce qu’elles pourraient révéler de ses sentiments. L’interprétation pourrait donc devenir assez rapidement monotone, ou du moins guère surprenante, n’était, encore une fois, le rapport fusionnel que Jones semble entretenir avec son partenaire. Un très beau rôle et une très belle interprétation, mais peut-être pas ni un grand rôle, ni une grande performance. 

Tout l’inverse chez Anna Magnani dans ce grand numéro à sa gloire qu’est La Rose Tatouée. On aimait décidemment les adaptations de pièces dramatiques à Hollywood rencontraient le succès et plus encore quand elles étaient signés Tennessee Williams (on le verra dans les années à venir, on l’a déjà pressenti avec Vivien Leigh Le Tramway nommé désir). Daniel Mann, trois ans après l’oscar de Shirley Booth, montrait qu’il savait conduire ses vedettes à la gloire puisqu’il signait la même année à la fois La Rose Tatouée et Une femme en enfer. La victoire de Magnani était relativement attendue et montre bien, en tout cas, le plaisir qu’on toujours montré les votants de l’Académie à récompenser une actrice étrangère faisant l’effort de parler dans leur belle langue. Je n’ai pas pu juger ce point, puisque je n’ai vu qu’une VF (merci Catherine) même si un VO avec sta existe en zone 1. Cela dit c’est Magnani qui se double elle-même en français, donc ma perception de l’interprétation est peu près complète. L’interprétation de l’actrice est si envahissante, si obsessionnelle, si démonstrative, si … « magnanesque »  qu’il est impossible de passer à côté. Je trouve difficile de mesurer la part exacte de composition dans son rôle : elle est à la fois incroyablement excessive (qui agirait, bougerait, se conduirait comme cela pour de vrai) et paradoxalement naturelle. L’actrice réussit toujours à nous persuader que c’est sa propre vie qu’elle nous expose et on a souvent l’impression d’assister à une espèce de docu fiction sur une immense star de cinéma qui, par hasard, se retrouverait dans la peau d’une couturière veuve, colérique et dépressive à la fois. Cet aspect accentue formidablement l’impact de son interprétation et l’empathie que le public éprouve pour un personnage pourtant, sous bien des aspects, exaspérant. Magnani domine absolument l’écran (et ses partenaires, pourtant très bons, en particulier Marisa Pavan) de sa présence écrasante et de son charisme auquel il est difficile d’échapper. Le film entier pourrait être la simple démonstration de ce que peut donner un rôle écrit précisément pour une actrice : dans l’absolu le principe est irritant (d’autant qu’on sait l’Italienne capable d’autre chose) mais j’ai été pour ma part absolument conquis par ce que « Serafina delle Rose » dégage, par l’humour formidable qu’elle introduit à certains moments sans aucune peur du ridicule (la scène où elle cherche à s’habiller dans un robe devenue trop serrée), par l’espèce de bienveillance qui ressort toujours chez elle, par la sincérité dont elle fait une démonstration continue et puis aussi, et surtout, par la puissance dramatique exceptionnelle de certains moments, à bout de souffle, à bout de voix et à bout de nerf (l’inoubliable crise d’hystérie dans l’Eglise) qui laisse le spectateur épuisé et ému à la fois.

 

 

Même problème en ce qui concerne le rare et merveilleux Mélodie interrompue (il vient de sortir un DVD américain en Warner Archive sans sous-titres, j’en suis resté à ma copie VF). C’est également relatif parce qu’une partie de ce qui rend remarquable la performance d’Eleanor Parker repose précisément sur le doublage : elle interprète la soprano australienne Marjorie Lawrence et pour les (nombreuses) scènes de chant Eileen Farrell lui prête sa voix. En Carmen, en Dalila, en Isolde … Parker effectue un travail très impressionnant qui rend chacune de ses interventions lyriques absolument crédibles du point de vue vocal (avec des détails très fins, comme celui où elle passe discrètement sa langue sur le coin de ces lèvres lorsqu’elle est en difficulté juste avant le climax du film). Sa gestuelle peut franchement étonnée aujourd’hui, parce qu’elle a de très voyant et de très démonstratif, mais en revoyant les opéras filmés des années 40 et 50, on réalise que les cantatrices considérées comme des actrices talentueuses jouaient ainsi avec force mouvements et expressions. L’imitation est, finalement, parfaite. Il aurait d’ailleurs été moins habile de se montrer plus réaliste, car Parker réussit de cette manière à mettre en valeur tous les moments réellement dramatiques du film (et ils sont nombreux) qu’elle aborde différemment (on n’ose parler de réalisme, tout de même, quoique la manière dont elle parvient à jouer sans tenir compte de ses jambes soit, de ce point de vue, assez remarquable), tout en restant l’actrice très dramatique, voire maniérée, que l’on connait. Le rôle consiste en une succession de bravoure que l’Académie ne pouvait pas ignorer (une cantatrice célèbre se retrouve en fauteuil roulant mais décide de reprendre sa carrière, soutenue par un mari aiman : un biopic à propos d’une handicapée ! Bingo !) Parker, même en VF, fait honneur à la virtuosité demandée, dégage un charme et une énergie assez peu policés au début (ce qui est tout à fait cohérent avec le personnage) et porte ensuite les toilettes avec une superbe effectivement digne d’une prima donna. L’amertume très dure qu’elle montre par la suite est superbement rendue physiquement, mais surtout on reste à la fois très impressionné et très ému (en cela elle surpasse Susan Hayward mais l’écriture du rôle et le rapport très équilibré et aimant qui nait avec son partenaire, un excellent Glenn Ford, expliquent sans doute aussi cela) par ses moments de révolte et de désespoir et elle rend inoubliable la scène où elle se traine par terre dans sa chambre. C’est incontestablement surjoué, mais l’actrice s’inscrit avec évidence dans les codes hollywoodiens qu’elle maîtrise comme peu d’autres, et malgré ce qu’un tel jeu peut avoir de stylisé elle parvient encore à se connecter avec notre sensibilité moderne et finit par nous bouleverser. Ce sera la dernière nomination et en quelque sorte le moment le plus important de la carrière de l’actrice, qui, une autre année, aurait probablement remporté la statuette.    

Superbe année donc où une actrice italienne pour la première fois remportait la statuette, mais aussi le prix de la critique new-yorkaise, le National Board of review et le Golden Globe pour une interprétation dramatique. Côté « comédie musicale » ce fut Jean Simmons, effectivement enchanteresse, drôle et particulièrement attachante dans Guys and Dolls qui récupéra le prix. Les Baftas récompensèrent la performance iconique de Katie Johnson dans Tueurs de Dames et Betsy Blair, effectivement bouleversante, pour Marty. Elles triomphèrent, entre autres, de Deborah Kerr dans ses œuvres (Vivre un grand amour), de Margaret Lockwood pour un de ses derniers grands rôles où elle est d’ailleurs remarquable de réalisme (Cast a dark Shadow) et de Marilyn Monroe hilarante en caricature de dumb blond (il s’agit évidemment de 7 ans de réflexion).

Quant à moi j’aurais recoupé les choix des Oscars (y compris pour la victoire, je crois) à l’exception, sans doute, de Jennifer Jones. Pour la remplacer j’hésite entre la mélancolie poignante de Jane Wyman dans Tout ce que le ciel permet (mais elle nous a déjà fait le coup très souvent !) et le contre-emploi remarqué de Doris Day dans Les Pièges de la Passion/Leave Me or Love Me : elle chante  superbement mais surtout elle se révèle vraiment une interprète dramatique de premier plan. On est impressionné par la dureté de diamant qu’elle donne à son héroïne, par la colère et la frustration qu’elle nous fait sentir et par la sobriété intelligente d’un jeu précis, mais peu démonstratif. Bon alors on va dire Doris Day, dont on reparlera, de toute manière.  

 

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Catherine 18/03/2012 20:49


Tu aurais pu me demander la copie en VOST de la mélodie interrompue.!