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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 13:12

 

La fascination que le cinéma américain semble éprouver pour les adaptations théâtrales comme caution de légitimité interprétative n’a jamais été aussi manifeste qu’en 1956. Les cinq nommées pour l’oscar de la meilleure actrice le furent pour avoir repris des rôles qui avaient déjà été interprétés sur scène (et la sixième actrice la plus proche, probablement, d’une nomination, Monroe, n’aurait pas déparé l’ensemble).

 

  • Carroll Baker pour Baby Doll/Poupée de chair (Kazan)
  • Ingrid Bergman pour Anastasia (Litvak)
  • Katharine Hepburn pour Le Faiseur de pluie/The Rainmaker (J.Anthony)
  • Nancy Kelly pour La Mauvaise Graine/The Bad Seed (Leroy)
  • Deborah Kerr pour Le Roi et moi (Walter Lang)

 

A Carroll Baker revenait l’honneur (qui allait devenir systématique pour les actrices dans les années à venir) de l’adaptation de Tenessee Williams. Elle jouait d’ailleurs, cinq après la Vivien Leigh du   Tramway, dans un film de Kazan qui avait toujours porté chance à ses interprètes.  Bref, quasi inconnue pourtant, elle s’imposa pour un rôle qui aurait pu être simplement perçu comme une démonstration de charme. C’était un peu l’impression que j’en avais gardé, impression confirmé par les photos affriolantes qu’on trouve d’elle sur le net. J’aurais pu, néanmoins, lui faire immédiatement crédit d’avoir imposé des images à peu près inoubliables et devenues mythique (comme celle où elle dort dans son berceau). En revoyant le film j’ai très largement réévalué son interprétation. Le rôle n’est pas simple et elle lui rend parfaitement justice : Baby Doll n’est pas une Lolita inconsciente, c’est une « Belle du Sud » égarée, aussi capricieuse, séduisante et immature que Scarlett O’Hara dans la première partie d’Autant en emporte le vent. Baker rend justice à tous les aspects du personnage avec une dimension naturellement très étudiée, très réfléchie du moins, dans le jeu. A aucun moment elle ne se base sur son physique ou sa photogénie et semble à l’inverse très anxieuse de composer. Les scènes d’ouverture où elle interagit avec  Karl Malden, le flirt avec le dentiste qui suit sont autant de moments joués au cordeau, et pas simplement dans le registre de la provocation sensuelle. Le rire, les gloussements, les cris de petites filles, la façon très visible qu’elle a de chercher à manipuler l’entourage masculin sont systématiquement intriguants et parviennent à disparaitre ou à s’effacer avant l’exaspération du spectateur. Qu’on ne se trompe pas, c’est aussi une très grande performance érotique. Plus que l’exhibition c’est le trouble qu’on retient, les scènes où elle bascule de l’innocence au désir sont extraordinaires, pleines de tension, d’ambiguïté et miraculeusement dénuées de vulgarité. La richesse du rôle permet de multiplier les morceaux de bravoure (le moment dans le grenier où son hystérie effrayée est saisissante) mais on appréciera particulièrement l’alliage de séduction, d’humour (parce que Baby Doll est souvent près d’être aussi ridicule que son mari) et d’émotion (sa dernière réplique dite avec le mélange de résignation et d’espoir indispensable est très émouvante) qui nimbe l’interprétation dans son ensemble.

 

 

Mais ce fut Bergman qui gagna cette année là, son second oscar pour des raisons complexes auxquelles participait certainement son retour triomphal dans un Hollywood qui l’avait vilipendée après son passage scandaleux en Italie. Quoiqu’il en soit le rôle s’y prêtait tout à fait, littéralement théâtral, torturé comme les votants aiment et relevant, presque, du biopic. Je n’ai revu le film qu’en VF (en VHS, mais le DVD Fox se trouve sans difficulté), ce qui rend mon appréciation plus difficile, même si une part non négligeable du rôle est basé sur le visage et les expressions de l’actrice. C’est une victoire qu’on critique beaucoup (en surestimant peut-être la part affective qu’elle comprenait). Pour ma part je suis partagé, et ce n’est pas dû réellement à l’actrice. La dernière partie du film, celle qui se passe à Copenhague, et qui est relativement longue, ne lui appartient plus. C’est Helen Hayes (remarquable et qui aurait dû gagner l’oscar du meilleur second rôle, si la Fox n’avait pas décidé de faire une campagne aberrante la plaçant leading et non pas supporting actress) qui domine la fin du film et qui suscite l’intérêt du spectateur. « Anastasia » s’efface progressivement et Bergman ne parvient plus vraiment à nous intéresser à ses tourments amoureux. J’ai déjà d’ailleurs oublié la plupart de ses dernières scènes. Mais quel début ! Et d’abord quelle entrée. L’actrice peut être immédiatement fascinante (c’est une de ses qualités de « star ») dans son mystère. Mais surtout sa peinture de la confusion qu’elle expérimente est à la fois spectaculaire (grande scène du « rire-pleurs » dont Bergman s’était faite une spécialité) et profondément émouvante. Jusqu’au bout, mais c’est surtout dans la première moitié du film qu’on le ressent, Bergman nous fait percevoir que son personnage n’est jamais certain d’être Anastasia, même quand tout semble le lui indiquer. Ses craintes et ses retours en arrière semblent parfaitement justifiés et la véritable personnalité (si l’on suit la thèse du film que l’actrice avec énormément de talent et sans paraître y toucher parvient à mettre en doute) de la grande-duchesse ne surgit que de manière sporadique, sans aucune coupure, très spontanément avec quelque chose qui n’est pas loin d’évoquer, dans sa fluidité entre les allés retour, une quasi schizophrénie. De toute manière Bergman a toujours eu un don pour la souffrance maladive, matinée d’une certaine dose de masochisme, tout aspect du rôle qu’elle rend à merveille sans avoir à le forcer. Un bon casting en somme, même si le rôle n’est pas tout à fait à la hauteur de l’actrice.

C’est un peu l’inverse en ce qui concerne Katharine Hepburn (7ème nomination déjà et en passe de devenir l’institution qu’on connait). Dans le Faiseur de pluie (beau film par ailleurs et surtout beau scénario, mais toujours introuvable autrement que par des voies privées. Merci Catherine comme toujours) elle joue certes, encore une fois, une vieille fille (après African Queen et Vacances à Venise) rôle dans lequel l’Académie semble particulièrement l’apprécier. Mais pour cette vieille fille là Hepburn quasi quinquagénaire n’a plus l’âge. Le scénario nous présente Lizzie comme une fille à marier (donc sans doute à peine âgée de plus de trente ans) au physique ingrat ou du moins très commun qui va être révélée par l’admiration que lui porte deux hommes. On révère le beau talent de l’actrice qui n’hésite pas à en rajouter dans le ridicule et à s’enlaidir par des tenues passablement grotesques (et évidemment peu adaptées à son âge). Mais ce problème d’âge rend certains moments du film difficiles à digérer. Beaucoup passe par-dessus cette erreur de casting, réaction plutôt intelligente parce que le jeu de l’actrice est d’une vitalité et d’un charme souvent captivants. Elle fait preuve d’une vie, d’une énergie dévorante et on ne s’étonne pas qu’autour d’elle chacun soit finalement conquis. Je la préfère toujours cependant, dans le registre franchement dramatique que dans celui du sentimental où son surjeu peut vite épuiser voire agacer. Mais dès qu’elle apparaît et surtout dès qu’elle parle l’écran est comme vampirisé et les partenaires deviennent minuscules. Surtout elle fait plus qu’honneur (et il ne faut jamais oublier ça chez elle) aux passages comiques, relativement nombreux, qu’elle rend souvent hilarants et qu’elle aborde sans aucune limite ni peur du ridicule, encore une fois (le moment où elle essaye de séduire son prétendant en flirtant comme une dinde est à hurler de rire dans ses excès parfaitement assumés.) On gade en mémoire le personnage longtemps après la fin du film et on partage en tout cas sa peine et ses espoirs avec une force que le charisme et la puissance de l’actrice expliquent en partie, par delà l’écriture, très réussie, du rôle.  

 

 

Nancy Kelly, ancienne vedette de western de série B, est la seule à reprendre un rôle qu’elle avait déjà fait triompher sur scène. Dans l’ahurissant Bad Seed de Mervyn Leroy (disponible en zone 2 avec stf) elle ne pouvait que se faire remarquer, au-delà de ce que retour à l’écran pouvait dégager, lui aussi, d’affectif. Elle avait déjà, de toute manière, été salué par des prix spécifiques pour son interprétation d’une mère aimante qui découvre que sa fille unique (âgée de 8 ans et jouée par la fascinante Patty McCornack) est une dangereuse psychopathe. Par définition il s’agit d’une « morceau » très théâtral et Leroy a fait le choix de proposer une adaptation confinée, très fidèle à l’original. Les interprétations des uns et des autres sont donc relativement peu adaptées à l’écran et celle de Kelly ne fait pas exception. A quelques moments elle se tort dans tous les sens avec une énergie centrifuge trop manifeste pour être honnête (et pour paraître naturel) … mais dans 95 % des scènes elle est d’une redoutable efficacité. La manière dont progressivement les tics envahissent le visage d’abord simplement inquiet de l’actrice est fascinante (et sans doute très étudiée). Elle devient pratiquement méconnaissable, sans que le maquillage y soit pour grand-chose. Les monologues ponctuent le film avec une régularité d’horloge, et d’un point de vue presque lyrique, Nancy Kelly leur rend justice avec une conviction jamais prise en défaut, grâce à une voix naturellement plaintive et tendre, légèrement voilée mais qui bascule assez vite dans l’hystérie (et elle a, la pauvre femme, toutes les raisons de devenir hystérique). Elle est particulièrement prenante au dernier acte, avant l’apaisement final, où on n’est pas près d’oublier sa crise de nerfs pendant que la terrifiante petite fille joue du piano, enfermée dans sa chambre. Ce qui, enfin, donne le plus d’impact à cette interprétation, c’est la vision particulièrement sympathique qu’elle donne de la mère, qui semble toujours sur le point de se briser et dont la tendresse et la délicatesse sont manifestes dans toutes ses interactions avec les autres personnages qu’elle semble toujours craindre de blesser.

Le cas de figure de Deborah Kerr est un peu particulier dans cette galerie. Elle reprenait la gouvernante du Roi et moi à la légendaire Gertrude Lawrence, mais, sans que cela ait été expliqué clairement de la part de la production, en étant doublé pour un rôle constitué pour moitié de chansons. La nomination est donc curieuse et peut être due à l’ignorance des votants (qui écartèrent Natalie Wood dans WSS ou Audrey Hepburn pour My Fair Lady, autres « doublées » célèbres). Le film était cependant un succès important et une vedette, Yul Brynner, était révélé au monde (et couronné par un oscar). La Fox dut faire une campagne sans faille (avec deux nommées importantes, Kerr et Bergman, on comprend l’impasse faite sur Monroe qui était représentée par le même studio). Quoiqu’il en soit, même si une partie de la difficulté du rôle est escamoté il faut reconnaitre que, comme son partenaire (et comme Carroll Baker la même année) Kerr a atteint à sa petite parcelle d’immortalité : elle est devenue aussi iconique, à sa manière, que le flamboyant Brynner. Chaque scène où elle apparait brille par son charme et la manière parfaite dont elle s’approprie (avec un naturel exceptionnel) les gestes et les habitudes d’une gouvernante anglaise (et elle porte la crinoline comme personne). C’est un genre par essence artificiel que celui de la comédie musicale. Or le jeu de Kerr apparait aujourd’hui comme particulièrement peu daté et d’une grâce toujours exquise, absolument appropriée au rôle. Elle contribue grandement (et finalement davantage que le protagoniste) à permettre aujourd’hui aux spectateurs de s’intéresser à ce qui arrive à l’écran. Il faut souligner, pour terminer que l’alchimie qui se dégage du couple qu’elle forme avec Brynner est exceptionnelle et l’érotisme qu’ils diffusent au cours de la scène de la polka est délicieux (Kerr qui halète comme si elle était au bord de l’orgasme … voilà une trouvaille de génie de sa part et plutôt osée pour 1956.) On a envie, nous aussi, de passer outre la question du doublage …

Je ne m’attarderai pas trop sur les autres prix (ils sont déjà devenus si nombreux que je m’y perdrais). Notons cependant le National Board of Review décerné à une fantastique Dorothy McGuire pour La Loi du Seigneur/Friendly Persuasion (Wyler) très apprêtée et un peu trop manifestement occupée à jouer, mais délicieuse, drôle et toujours captivante. Et signalons que les Golden Globes commençaient à multiplier les nommées ce qui leur permis d’inclure Audrey Hepburn pour sa mythique Natacha dans Guerre et paix ainsi que Marilyn Monroe, également remarquable dans Arrêt d’Autobus de Joshua Logan, le rôle dont elle était le plus fier, à juste titre selon moi et celui où elle semble la plus concernée, la plus maitrisée aussi, dramatiquement parlant. On croisera aux BAFTA Virginia McKenna dans le superbe Ma vie commence en Malaisie, la merveilleuse, si profondément émouvante (et étonnante du point de vue du bilinguisme) Maria Schell pour Gervaise (elle avait aussi remporté le prix à Venise) et même Ava Gardner pour La Croisée des destins dans lequel elle n’était effectivement pas ridicule. Les Italiens se tournèrent vers l’énorme succès (avant tout industriel) d’une Gina Lollobrigida à son plus splendide dans La Belle des belles (qui date de 1955 cependant).  

Voilà où j’en suis pour ma part, après beaucoup d’hésitations :

·         Carroll Baker pour Baby Doll

·         Nancy Kelly pour La Mauvaise Graine

·         Dorothy McGuire pour La Loi du Seigneur

·         Marilyn Monroe pour Arrêt d’Autobus

·         Maria Schell pour Gervaise

 

 

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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