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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 18:27

 

Joanne Woodward in her Oscar-winning role as a woman with multiple personality disorder in The Three Faces of Eve (1957, dir. Nunnally Johnson) (photo by Ralph Crane)

 

Quelque chose a bougé à la Fox dans les années 1950. Il semble que, tout à coup, après l’indifférence célèbre, autre que pour la bagatelle, dont Zanuck avait fait preuve vis-à-vis des actrices, quelqu’un se doit décidé à produire des films dans lesquels les femmes avaient des rôles plus substantiels. Ce n’est pas un hasard si, en 1957, trois des actrices nommées à l’Oscar de la meilleure actrice l’étaient pour un film du studio. Pas un hasard non plus, cependant, si une seule d’entre elles, la moins connue d’ailleurs à l’époque, faisait partie du sérail d’un studio qui avait longtemps  privilégié la « forme » (ou plutôt, si on me pardonne ce mauvais jeu de mots, « les formes ») sur le fond.

·         Deborah Kerr pour Dieu seul le sait (Huston) Fox (disponible en DVD)

·         Anna Magnani pour Car sauvage est le vent (Cukor)

·         Elisabeth Taylor pour L’Arbre de vie/The Raintree country (Dmytrick)

·         Lana Turner pour Les Plaisirs de l’enfer/Peyton Place (M.Robson) Fox (disponible en DVD)

·         Joanne Woodward pour Les Trois visages d’Eve (N.Johnson) Fox (disponible en DVD)

Sans doute Deborah Kerr, et d’ailleurs tout le projet, étaient-ils peu représentatifs du studio qui les avait adoptés. Kerr était avant tout une actrice britannique qui, pendant longtemps, avait été la propriété de la firme au lion. Elle était depuis devenue indépendante. Bien lui en avait pris : c’était déjà sa déjà sa troisième nomination sous l’égide d’un autre studio. Mais chaque année (1953, 1956 et maintenant 1957) se suivait et se ressemblait : elle était destinée à être trop souvent étreinte et jamais totalement embrassée. Six nominations mais aucun oscar. Pourtant de nos nommées c’est peut-être elle qui donne la performance la plus équilibrée et la plus réussie et on peut supposer que, sans l’attrait de la nouveauté, elle aurait remporté la partie cette année. Elle interprétait, pour la deuxième fois de sa carrière, une religieuse (après l’admirable Narcisse Noir, dix ans auparavant.) Perdue sur île du Pacifique, engagée dans un face-à-face avec un merveilleux Robert Mitchum. Dieu seul le sait est une réussite à peu près unique : c’est à la fois un film de guerre et un film d’amour, aussi réussie et passionnant dans ses deux aspects. Kerr n’est pas pour rien dans cette réussite. En premier lieu on saluera l’alchimie qu’elle entretient avec son partenaire. C’est davantage une inspiration de casting que le résultat d’un travail des acteurs, mais enfin, la tendresse que les deux partenaires s’inspirent visiblement à l’écran contribue grandement au charme de l’ensemble. Inspiration de casting aussi l’idée de confier à Deborah Kerr un rôle de religieuse alors que son visage supporte magnifiquement la cornette. Voudrait-on peindre la nonne idéale, celle qui inspire le plus l’idée de la paix, du courage, de la foi, que c’est encore à Kerr que l’on demanderait de poser. Ce qui relève entièrement du jeu de l’actrice, à qui jamais on ne trouvera une expression trop manifeste ou appuyée, preuve qu’à nouveau elle avait parfaitement compris le registre naturaliste qu’elle abordait ici (et la technique spécifique à l’époque de Mitchum dont l’underplayement pouvait rendre par contraste n’importe quelle actrice expressive naturellement grimaçante et sursignifiante par comparaison), c’est la manière proprement admirable dont elle construit le regard sur le monde de Sœur Angela. C’est la foi, l’espérance et la charité qui la guide et c’est manifeste dans chacun de ses gestes. L’espérance surtout qui la protège de la peur. Dès sa première apparition elle ne suggère jamais qu’un homme soit en mesure de lui faire du mal et le calme de sa réaction devant l’apparition de Mitchum est symptomatique. Plus encore, dans la difficile scène où elle se dispute avec lui pas un instant le spectateur ne peut douter de sa confiance absolue en lui. Si elle le fuit, comme le dit plus tard, c’est à cause de ses mots, pas de ses gestes. Superbe compréhension du personnage qu’il faut saluer.

 

J’ai déjà beaucoup écrit sur Deborah Kerr, mais une telle interprétation appelle d’amples commentaires. Magnani dans un film de Cukor que je n’ai révu hélas que sur youtube, Car sauvage est le vent,  reste relativement dans la lignée de ce qu’elle proposait déjà dans La Rose Tatouée. Pour son deuxième film en langue anglaise elle reçut le prix d’interprétation à Berlin et cette nouvelle nomination, deux ans après sa victoire était bien dans la tradition de l’Académie qui adore confirmer un essai. Le rôle est un peu moins construit directement pour la faire briller et elle est probablement un peu trop âgée (encore que la photographie la serve admirablement de ce point de vue) pour jouer une jeune mariée. Mais enfin le film, superbe mélodrame rural, repose en grande partie sur ses solides épaules. Elle fait un sort à chaque scène, se tirant parfaitement des moments les plus gênants et les plus complexes (sa liaison avec le tout jeune Tony Franciosa, les scènes avec les chevaux) sans jamais devenir ridicule. Encore une fois une paradoxale sincérité fabriquée suinte par tous les pores de sa peau et nous donne le sentiment qu’elle réagit visuellement, face aux situations, exactement de la même manière qu’elle l’aurait fait en réalité. D’où une impression d’improvisation (à laquelle je ne crois guère, rationnellement, surtout dans une langue qu’elle ne maitrisait pas parfaitement) qui annonce un jeu moderne. C’est ce qui, sans aucun doute, fait toujours passer, les excès a priori expressionnistes et finalement complètement naturalistes qui sont les siens partout et ici, parce qu’elle est peut-être bien tenue peut-être par Cukor, plutôt moins qu’ailleurs. On s’étonnera qu’une telle force de la nature si à l’aise dans la vigueur visuelle, suggère avec une troublante réalité, une vulnérabilité à fleur de peau, qui est la première caractéristique de son personnage, dès son arrivée aux USA (elle vient d’épouser le veuf de sa sœur) où sa gêne est presque douloureuse. Par la suite l’incertitude la rongera, comme le manque de confiance en elle, comme éprouvé l’amour passion éprouvé pour un époux absent au moins en esprit. Magnani n’adopte pas un phrasé hésitant ou une attitude contrainte pour dessiner un portrait de Gioa : elle lui offre la violence brusque des vrais timides et des grandes amoureuses.    

La MGM se rendit compte assez brutalement, probablement après le succès critique de Géant, que la future légendaire Elisabeth Taylor pouvait être un bon substitut aux machines à Oscar de jadis, aux Norma Shearer et Greer Garson. Aussi la firme l’accompagna-elle jusqu’à une nomination qui aurait semblée de toute manière logique si L’Arbre de vie avait été un succès, ce que, tronçonné par des producteurs peu scrupuleux, il ne fut pas. Vingt ans après Bette Davis et Vivien Leigh Taylor, s’essayait à un personnage que l’Académique semblait avoir aimé : celui de la « Belle du Sud » en crinolines, capricieuse et malheureuse à la fois. Les années 40 étaient passées par là : on en ferait donc également une folle en proie à la paranoïa. Accent et névrose étaient donc encore des formules qui marchaient.  L’Arbre de vie, qui est un film que j’aime beaucoup, est difficile à voir dans de bonnes conditions. Je n’ai encore jamais réussi à en trouver une version en VO. Je me contente donc d’une version française ce qui m’empêche de profiter de l’imitation du parler du sud de l’actrice, notoirement désastreux. Je ne sais pas si ça explique mon indulgence pour une performance généralement considérée comme exécrable et mélodramatique. Cela dit ce dernier reproche, au vu de la construction traditionnelle du film et du personnage, me semble injuste. Si on ne peut pas être mélodramatique en interprétant une schizophrène suicidaire … Autre chose qui sans doute me soutient dans mon affection pour l’héroïne de L’Arbre de vie : l’extraordinaire de beauté de l’actrice, dont le visage évoque tour à tour, en fonction de ses expressions, du maquillage et de la lumière, la madone et la putain, ce qui est tout à fait approprié pour le rôle.  Et puis surtout il y a dans le jeu de Taylor quelque chose qui est, pour moi, toujours absolument touchant, jusqu’à dans ses maladresses les plus manifestes. La conviction l’habite, elle ne sait pas systématiquement comment l’exprimer. D’où les moments plus gênants de folie du personnage, joués franchement comme à l’opéra, ce qui n’est réellement approprié au media cinématographique. Mais les scènes avec Clift, celles où elle s’inquiète, pleure, souffre et montre sans pudeur son amour et son désespoir, sont réellement prenantes, même la manière dont on la voit haleter a quelque chose de troublant et d’émouvant à mes yeux. C’est déjà une force de la nature qui est à l’action devant nous.

 

 

File:Peyton Place 000.JPG

 

 

Taylor avait un rôle relativement modeste sur la durée du film (qui concerne d’abord le protagoniste masculin). On peut en dire autant de Lana Turner qui est pratiquement un personnage secondaire des Plaisirs de l’Enfer, prototype du soap citadin, à peu près indépassable (et un de mes films préférés). On sait que Turner dût cette unique nomination à des éléments contestables : l’abandon de la MGM et le choix courageux d’interpréter une mère de famille, ce qui, pour un « glamour queen » était évidemment très risqué. D’autant que sa fille ainée, jouée par Diane Varsi, était une adolescente au début de l’intrigue, une jeune adulte à la fin. Aucun flash back ne venait rajeunir Lana, plus brune, plus mure et moins superbement habillée qu’à l’accoutumé. J’ai toujours trouvé que c’était, par ailleurs, une actrice sous-estimée, bien  meilleure et bien plus anxieuse d’émouvoir que beaucoup d’autres, malgré la naturelle froideur de son visage. Le rôle qu’elle tient dans Les Plaisirs de l’Enfer n’est pas son plus remarquable, tout simplement parce qu’il est relativement peu développé. On trouve par ailleurs, comme toujours chez elle, un certain nombre d’habitudes, de postures, de gestes, presque mécaniques (son regard implorant dans les scènes les plus dramatiques, sa manière de pleurer) et qui reflètent en grande partie des pratiques de jeu bien ancrés dans les années 1940, déjà obsolète en 1957. Mais elle s’astreint à un contrôle, à une réserve, à une modestie tout à fait appropriés pour le personnage, auquel elle est très fidèle. Elle lui donne simplement, en sus, une certaine allure, un standing naturel, qui peut expliquer l’espèce d’orgueil de Constance. Quoiqu’il en soit, aux moments où on exige le plus d’elle, elle est exacte au rendez-vous. Ses deux meilleures scènes sont les mieux écrites, à chaque fois il s’agit d’une dispute avec sa fille. On admirera particulièrement la séquence où Diane Varsi lui apprend qu’elle désire quitter son foyer : là  le jeu de Turner devient à la fois très évident et très retenu et perd toute trace de banalité. On admire le métier une actrice parvenue à intégrer les codes du jeu cinématographique et on est plein d’empathie pour elle. On regrette que le film ne lui laisse pas plus de champ d’interprétation, mais la dimension chorale est essentielle ici.

A l’inverse Joanne Woodward occupe l’écran pendant l’heure trente qui dure Les Trois Visages d’Eve. Si pour Turner il y avait un côté «récompense d’une longue carrière » l’oscar qui vint couronner la performance de la jeune actrice était plutôt un hommage à un talent qu’on considéra comme écrasant immédiatement. Elle était quasiment une inconnue, au mieux une starlette Fox parmi beaucoup d’autres. Elle hérita du rôle principal d’un film prestigieux qui adaptait un quasi best-seller, documentaire, à propos d’une schizophrène dotée de trois personnalités distinctes. La même année donc que Taylor qui elle, entendait des voix. Décidemment les principes de l’Académie sont assez bien établis. Au demeurant Woodward rendit parfaitement justice à un personnage à peu près incroyable, dont les multiples personnalités surgissent aussi rapidement qu’un claquement de doigt. Aujourd’hui on a tendance à grincer un peu des dents quand on la voit tomber en transes avant de faire émerger un de ses « trois visages ». Ce n’est pas la faute de l’actrice qui suivait simplement un script. Tout est dans la dimension technique et elle est parfaitement à l’aise de ce point de vue. Ainsi ce sont bien trois personnes très distinctes qu’elle interprète et on ne trouve, ni dans les expressions, ni dans l’attitude, ni dans les gestes, ni dans la voix, jamais aucun point de convergence. Une ménagère terne et dépressive, une jeune femme frivole, égoïste et potentiellement dangereuse, un modèle d’équilibre et d’élégance. Même quand la coiffure ou les vêtements ne nous aide pas, comme les médecins qui assistent à ses transformations, on devine instantanément à quelle Eve on a affaire. Réussir à insuffler une empathie ou un rapport entre l’héroïne et le spectateur, dans ses conditions, devient compliqué et, à certains moments, il surgit de tout cela quelque chose qui tient un peu trop du cirque pour parvenir à nous émouvoir ou à nous intéresser réellement. Cependant Woodward réussit vraiment à nous tenir en halène au moment de la mort successive de deux de ses personnalités. Sans nous faire verser des larmes elle devient vraiment touchante. Mon enthousiasme vis-à-vis de cette interprétation est relativement modérée, on l’aura compris, mais je ne mésestime pas la qualité très réelle de ce qui est, pour le meilleur et pour le pire, un tour de force.

 

 

Magnani recueillit les palmes à Berlin et en Italie, Kerr fit le bonheur des critiques new-yorkais (elle fut trois fois lauréate), Woodward reçut comme de juste un des golden globes. Simone Signoret (pour le rare Les Sorcières de Salem que je rêve de voir) et Heather Sears pour son rôle sidérant d’aveugle victime d’un voir dans The Story of Esther Costello furent victorieuses aux BAFTA. Leurs rivales à toutes étaient, entre autres, deux légendes : Marlene Dietrich, nommée aux Golden Globe pour une interprétation intrigante et même passionnante dans Témoin à charge de Wilder (elle fut très affectée d’être snobée par les oscars : l’Académie aurait suspecté une fraude dans son double personnage) et Marilyn Monroe (nommée elle aux BAFTA) pour sa délicieuse Danseuse du Prince et la Danseuse. Côté comédie les Golden Globes sacraient Kay Kendall pour une des performances comiques du siècle dans Les Girls de Cukor, un sommet d’élégance et de drôlerie qu’on a rarement atteint et qui a contribué à faire de l’actrice une espèce d’impératrice de l’humour anglais.   

 

Voilà mes choix :

·         Marlene Dietrich pour Témoin à charge

·         Audrey Hepburn pour Ariane/Love in the Afternoon (Wilder). Elle fut nommée aux Golden Globes pour ce que je considère être sa plus belle et inventive performance dans ce registre léger.

·         Kay Kendall pour Les Girls

·         Deborah Kerr pour Dieu seul le sait/Elle et lui (curieusement ce dernier film, énorme succès, fut oublié par tous les donneurs de prix)

·         Anna Magnani pour Car sauvage est le vent    

 

Kay Kendall (Golden Globe), Mitzy Gaynor, Taina Elg (nommée aux GG et dont ce fut le seul rôle important) dans Les Girls.

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Le vidame 26/05/2012 20:25


Moi j'aime L'arbre de vie, témoing à charge et Car sauvage est le vent. Je suis bon public, je crois ..


 


A propos de Car sauvage est le vent une anecdote : la première que j'ai pu le voir c'était à la cinémathèque. En plein psychodrame (ou du moins au milieu d'une scène clef) un pompier
(!) est rentré par erreurd dans la salle. Tout le monde a hué .. et surtout on a entendu un cinéphile, probablement échappé d'un asile hurler, "Je vais te creveeeeeeeeeer".


 


Moralité : la faune de la médiathèque est décidemment étonnante.

Lensky 25/05/2012 00:29


En revanche, moi, j'aime vraiment beaucoup "The Raintree County" même s'il n'est pas exempt de faiblesses; et ça m'est un peu égal de lire des reproches dont  je ne trouve pas
justifiée la virulence. En tout cas plus que le Cukor "testosteronné" à la Magnani


Francesco, je peux, à l'occasion te  fournir le film en .avi ( VO of course) avec des st espagnols séparés. Contacte moi par mail si tu le souhaites.

Catherine 19/05/2012 14:44


Je dois avouer avoir beaucoup de mal à "croire" à Marlene Dietrich dans son second personnage de Témoin à charge. Par contre le film est un petit chef d'oeuvre, Laughton est absolument fabuleux
dans son rôle tout comme Elsa Lanchester. Par contre, je n'arrive pas à comprendre ce que tu trouves à l'arbre de vie qui est un long pensum. Il faudra que je le revoie un de cès jours !