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11 septembre 2012 2 11 /09 /septembre /2012 16:11

 

 

En 1961, avec la victoire triomphale de Sophia Loren les votants confirmaient qu’ils n’étaient désormais plus fermés aux interprétations en langues étrangères, un an après la nomination de Mélina Mercouri et son charabia anglo-grec. Il est vrai que l’actrice italienne était aussi une star internationale et même, d’une certaine manière, une star américaine. Elle était confrontée à rude concurrence qui comptait au moins deux performances quasiment légendaires. Qu’on en juge.

·         Audrey Hepburn pour Diamants sur canapé (B.Edwards)

·         Piper Laurie pour L’Arnaqueur (R.Rossen)

·         Sophia Loren pour La Ciociora (Da Sica)

·         Geraldine Page pour Eté et fumée (Glenville)

·         Natalie Wood pour La Fièvre dans le sang/Splendor in the Grass (Kazan)

Aïe … les choses commencent mal, je vais devoir dire des mots peu aimables précisément à propos de la première des interprétations emblématiques, non seulement de l’année, mais aussi de la décennie, pour ne pas dire de l’histoire du cinéma. Devant Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé je dois constater ma gêne et rappeler que l’actrice elle-même était toujours, quand elle revoyait le film, dérangée par son propre casting. Car Truman Capote rêvait de Marilyn Monroe, l’anti-Hepburn à plus d’un niveau. Celle-ci (mais on ne le saura jamais) aurait peut-être pu se couler plus naturellement dans un personnage compliqué, à l’esprit vaguement dérangé (et absolument pas « charmant », le premier adjectif qu’évoque spontanément Audrey Hepburn) et à la sensualité débordante. Les premières images sont inoubliables, mais c’est à la femme comme mannequin et à la caméra du réalisateur qu’on les doit. En réalité l’interprète est d’un bout à l’autre du film, absolument à côté du rôle (j’excepte la poésie du « Moon River », mais là encore la musique de Mancini fait beaucoup). Je n’arrive pas précisément à l’expliquer : sa gaité semble forcée, son extravagance ne coule jamais de source … ce qui fait l’étrangeté d’un tel personnage est joué avec une tension (au mauvais sens du terme) qui est réellement un empêchement à l’humour. Bien entendu, quand elle pleure dans les dernières scènes, elle est adorable, mais on reste en marge de ses moments hystériques comme de ceux de pure gaité, malgré une élégance absolument sans équivalent (mais dénuée des charmes capiteux dont le personnage aurait dû être chargé, pour fonctionner). Je pense réellement que l’actrice devait être terriblement mal à l’aise dans un rôle dont elle devait savoir qu’il ne lui était absolument pas congénital. A tel point que cela a fini par annihiler son talent et sa technique, pourtant aguerris depuis Vacances romaines. Ce qui nous vaut des moments d’ivresse proprement calamiteux, non seulement surjoués (ce qui, dans ce contexte de légèreté mélancolique me semble un contre-sens) mais franchement faux et qui ne seraient pas acceptés de la part d’une élève de conservatoire. Bref … rideau et tant pis pour les fanatiques de Holly Golightly. L’image est, elle, immortelle et sans doute pour de bonnes raisons.

 

 

 

Si Hepburn était devenue une habituée des prix d’interprétation et des bonnes critiques, Piper Laurie fut plutôt considérée comme une redécouverte. Pendant dix ans elle avait été une starlette Universal. Elle avait même fini par abandonner le cinéma. Et là, elle revenait, dans un film d’une qualité et d’un sérieux impressionnants, aux côtés d’une star en pleine gloire (Paul Newman) et dans un rôle de boiteuse alcoolique (rôle « à oscar » s’il en est !) Dans L’Arnaqueur elle est, sans maquillage particulier ou grimage à transformation, quasiment méconnaissable. Rarement une jolie poupée s’était aussi spectaculairement transformée en très grande actrice. On est stupéfait, quand on pense à l’école d’interprétation qui a été la sienne, de la modernité et de la subtilité de son jeu (elle choisit de rendre les moments les plus noirs et ceux où elle est prise d’alcool, avec une discrétion absolue), d’une profondeur presque insupportable. Son personnage, subordonné à celui du héros, n’est pas, contrairement au souvenir que j’en avais, secondaire et, même après sa disparition (seulement une dizaine de minutes avant la fin du film) garde une importance qui en fait un point central d’attention pour le spectateur, en raison, sans nul doute, de la grâce de Piper Laurie. J’ai beaucoup pensé, en revoyant le film, aux rôles que jouaient ces mêmes années Rachel Roberts, avec la même absence de concession et la même tristesse. Le même mystère aussi (dans le cas de Sarah-Piper Laurie, mythomane presque sincère, l’impassibilité et la distance dans le mensonge que fait passer l’actrice, sont idéales). Mais le scénario de L’Arnaqueur est plus flatteur pour son héroïne que celui des films anglais contemporains et permet à l’actrice de dispenser, en plus, une tendresse, qu’elle ne rend jamais poisseuse. Sarah est avant tout, plus encore qu’une victime, une perdante et son destin est écrit sur le visage de Piper Laurie pratiquement dès qu’elle apparait à l’écran. Dès lors elle semble toujours, en quelque sorte, comme en sursis. C’est cette aspect qui rend son interprétation, je pense, si poignante. Nous autres, innocents spectateurs, la voyons courir à l’abime sans pouvoir rien faire, alors qu’elle est portée par une vulnérabilité (son boitillement, parfaitement exécuté, la reflète explicitement) qui n’en finit pas de nous émouvoir ou, au moins, de nous attrister. Une interprétation qui est presque une légende elle-aussi, pas tout à fait cependant, mais en tout cas, un film classique. 

Cependant on peut comprendre que Sophia Loren ait fini par remporter la palme (elle avait déjà remporté le prix d’interprétation à Cannes et bénéficiait d’un « plan de campagne » bien exécuté qui avait réussi, pour commencer, à bien distribuer le film, malgré la langue étrangère). Le DVD français est doublé dans notre belle langue, mais c’est Loren (du moins je pense) qui se double elle-même, selon la coutume italienne (Magnani et Lollobrigida en faisait autant). Contrairement à Laurie elle joue le personnage le plus important de La Ciociora mais, comme elle, elle interprète un personnage clef dans l’histoire des Oscars : celui de la mère courage (qui plus est victime d’un viol d’une rare sordidité). C’était également une première nomination et, en quelque sorte, une révélation puisque Loren jouait d’abord un personnage « populaire » à la sauce maternelle, selon des habitudes cinématographiques qu’elle connaissait bien. L’aspect légèrement vulgaire, en tout cas très terrien, très incarné, volontairement lourd, du personnage est rendu avec la juste charge à la fois érotique et pleine de superbe indispensables ici. C’es le pragmatisme et la gouaille à l’italienne, peut-être pas si caricaturaux que cela. D’autres (Lollobrigida, par exemple) auraient sans doute fait aussi bien dans ce registre. La tendresse maternelle, plus proche de l’amour-passion ici, est très belle et spontanée, même si l’actrice est simplement trop jeune pour jouer de façon aussi réaliste que son jeu semble le suggérer, un tel personnage. On a parfois l’impression de voir deux sœurs, l’aînée maternant la cadette (je pense au moment où, par exemple, elle prend l’adolescente sur le dos). Après tout l’actrice devait à la base jouer le rôle de la fille. Mais ce que Loren réussit vraiment, de manière réellement bouleversante, ce sont les vingt dernières minutes du film, celles qui précèdent immédiatement et suivent le viol. Pour le coup ses expressions sont d’une puissance et d’une violence « magnanesques », avec, une cinégénie peut-être encore supérieur. Le visage baigné de larmes de l’actrice, l’espace de quelques secondes en gros plans, est saisissant comme peu d’autres au cinéma. La construction du film, en s’achevant sur un désespoir puis un soulagement, exprimés avec une conviction dévastatrice, ou, pour mieux, dire franchement lyrique dans l’interprétation de Loren, explique en partie l’impact du film sur le public et les votants.

 

 

Après la mère prête à tout et l’alcoolique dépendante, voilà, pour que la photo de famille soit complète (il manque l’hystérique, voir paragraphe suivant), la vieille fille frustrée, personnage principale d’une adaptation de Tenessee Williams. Geraldine Page, déjà un très grand nom au théâtre, avait une carrière plus modeste au cinéma (elle avait cependant déjà été nommée, pour un rôle secondaire dans Hondo de John Farrow). Quand Eté et fumée fut transposé sur le grand écran on lui demanda de reprendre son rôle (elle y avait obtenu un triomphe) peut-être parce que les actrices star des années 60 n’avaient pas le courage physique d’une Bette Davis dans les années 40 ou d’une Katharine Hepburn dans les années 50. La performance de l’actrice repose évidemment sur un cabotinage éhonté, qui correspondait parfaitement à ce que le personnage, tel qu’il est écrit, demandait. Il est impossible d’être une actrice plus théâtrale que Geraldine Page quand elle aborde, en toute conscience (son rôle dans Hondo la montrait aussi intéressante mais beaucoup plus « cinématographique » par exemple)  ce registre. Il faut donc être réceptif à cet art particulier où,  loin d’être porté par l’instinct ou le naturel, chaque geste, chaque inflexion est d’abord signifiant de la souffrance et du corset moral du personnage (la ville entière rit des manières d’Alma et de son exaltation mal conduite). Le rôle est très riche et l’hystérie est tracée avec beaucoup plus de subtilité que dans Tables séparées : on se délecte donc d’une surexpression de la réserve, paradoxe apparent que les plus grands acteurs sont seuls capables de résoudre. Par rapport à Déborah Kerr qui jouait un rôle finalement équivalent trois ans auparavant, Page bénéficie aussi d’un physique nettement plus commun qui lui permet de ne pas avoir l’air déguisée dans un tel rôle : elle semble porter comme une seconde peau les tenues strictes et enrubannées et les larges chapeaux d’Alma et arrive en plus à paraître facilement plus jeune qu’elle ne l’est réellement (son personnage est une graine de vieille fille : elle n’a pas totalement achevé la transformation). Si le film est un festival de qualité interprétative, les quinze dernières minutes sont étouffantes à force de perfection théâtrale. C’est un de ces monologues que Taylor ou Vivien Leigh avaient réussi avant elle, mais peut-être pas avec l’espèce de grâce qui réussit à rendre unique et bouleversant un personnage au fond beaucoup moins sympathique que d’autres. On songe beaucoup à la réussite de Shirley Booth dans Reviens, petite Shebah.

Il faut rendre justice à Natalie Wood, toute jeune mais déjà expérimentée, elle ne pâlissait pas face à ses rivales.  Il est vrai qu’elle héritait d’un autre rôle brillant dans un film particulièrement attendu et respecté, dirigé par Kazan qui plus est (qui était un habitué des oscars). La Fièvre dans le sang est un classique et le rôle que l’actrice américaine tient dans le film est probablement son plus célèbre. Elle y interprète, comme on le sait, une adolescente que la frustration (décidemment à la mode cette année là) conduit à la dépression nerveuse. Sans avoir la technique superlative et la maîtrise de Geraldine Page, elle est également une actrice au visage d’abord très expressif, pour ne rien dire de sa voix, si prompte à basculer dans la nervosité et l’absence de contrôle. La silhouette extrêmement juvénile de l'actrice (même si sa beauté impressionne surtout dans la dernière séquence, où son personnage est devenu adulte et où sa splendeur physique, tout à coup sereine, est particulièrement expressive) autant que ses qualités interprétatives naturelles la rendaient idéale pour le rôle. J’ai été un peu plus sensible que lors de mon visionnage précédent à ce qu’elle pouvait dégager de légèrement caricaturale, malgré son efficacité, dans la représentation de l’adolescence en souffrance (un peu comme un James Dean dans la Fureur de vivre.) Je pense à la scène où elle s’échappe du cours en pleurant, par exemple. Cela n’enlève rien à la beauté d’une interprétation évidemment très mobile, qui me semble, plus que beaucoup d’autres, mériter la qualification un peu galvaudée d’ « à fleur de peau ». C’est souvent le sentiment que donne Wood, mais rarement il aura été aussi parfaitement en adéquation avec un caractère. Ainsi le mal aise et même le mal être, centraux ici, sont particulièrement émouvants parce qu’ils résultent d’abord d’une vulnérabilité qui est celle que l’on devine toujours un peu chez Natalie Wood. Après la déception qu’à été pour moi Audrey Hepburn j’étais heureux de trouver dans cette autre interprétation légendaire une autre qualité et surtout une autre évidence. Peut-être pas du très grand art, mais certainement une très belle lecture d’un personnage sensible.

 

 

 

Une belle année donc, où je m’incline devant les choix des donneurs de prix (à part pour un, on devine aisément lequel.) Sophia Loren avait remporté le prix de la critique New-Yorkaise et tous les prix italiens. Geraldine Page se contenta du National Board of Review et du Golden Globe, qu’elle partagea avec Rosalind Russell (attachante mais très mal distribuée en ménagère russe et juive, dans A Majority of one) pour la catégorie « comédie. »   Parmi les grands noms qu’on croise cette année là il y a évidemment Jean Seberg, mais j’avoue ne pas avoir vu A bout de souffle.  Ma culture plutôt portée sur la chose américaine m’a, en revanche, permis de découvrir, entre autres Leslie Caron dont j’aime beaucoup la Fanny et surtout Shirley MacLaine, sensationnelle dans La Rumeur où elle semble être totalement débarrassée de ses tics naturalistes. Elle peut donc livrer une interprétation d’une honnêteté et d’une dignité remarquable. Pour une année parfaite, j’aurais donc fini par la nommer à la place d’Audrey Hepburn. Ma gagnante reste Geraldine Page mais les allergiques aux sentiments écrits avec des majuscules pourraient être réfractaires.              

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Monsieur Taupe 13/09/2012 00:33


«  Audrey Hepburn (dans un robe noire très élégante) prend son petit déjeuner
devant la vitrine de Tiffany »


Biiiiiip ! Une contradiction a été détectée à l'intérieur de la phrase ci-dessus.


 



Catherine 12/09/2012 21:09


Mickey Rooney est insupportable. Et puis ce rôle ne va pas à Audrey Hepburn. Et que Pepppard est fadasse. Bref je n'aime pas ce film :) !

Le vidame 12/09/2012 20:11


Les premières images du film : Audrey Hepburn (dans un robe noire très élégante) prend son petit déjeuner devant la vitrine de Tiffany alors que New-York semble désert. C'est peut-être culte pour
les garçons sensibles et les femmes romantiques, pas pour les taupes ?


 


Remarquez que c'est tellement inoubliable que Catherine a préféré ne pas aller au delà du premier quart d'heure en revoyant l'ensemble.


Bref ...


En fait j'ai tapé sur Hepburn, c'est mon travail de vidame, mais tout le monde est épouvantable dans le film, en particulier Mickey Rooney, ignoble dans sa caricature de japonais. Même Patricia
Neal n'a pas l'air à l'aise.

Catherine 12/09/2012 18:06


Je n'ai jamais compris l'engouement pour Breakfast at Tiffany's, je n'ai d'ailleurs pas réussi à passer le premier quart d'heure quand j'ai essayé de revoir le film, il y a quelques mois ! De
toute façon, je n'aime pas Blake Edwards, que je trouve très surestimé comme réalsateur. Excepté Victor/Victoria, aucun de ses films ne m'a jamais enthousiasmée !

Monsieur Taupe 12/09/2012 17:35


« Les premières images sont inoubliables »


Tenez, vous voulez bien me rappeler quelles elles sont ?


J'ai vu ce film jadis, quand ma hepburnmania battait son plein, juste après Ariane, et j'avais été extrêmement déçu.
Beaucoup de choses sonnent faux, pour moi, même pour les images. Et alors la scène finale… huhu, j'aurais préféré un gros lapin à la place du chat (c'est bien un chat ? pas un cochon d'inde
?).