Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 11:10

 

 

C’est à propos du cru 1964 que circule une des histoires les plus célèbres de la cérémonie.  C’était l’année de My Fair Lady. Les producteurs avaient refusé de reprendre à l’identique la distribution qui avait triomphé à Broadway : Rex Harrisson, à la limite (mais après le refus de Cary Grant), l’absolument inconnu Julie Andrews, certainement pas. Et ce fut Audrey Hepburn qui devint Eliza Doolitle. Aux moments des nominations elle fut, alors que le film était cité partout, snobée. On parle encore d’une réaction consciente des votants face à l’injustice qui avait privé Andrews d’un rôle qu’elle avait créé et consacré. C’est peut-être au même sentiment qu’on doit la victoire de la même Andrews, récupérée par l’équipe Disney pour Mary Poppins. Une jolie morale.

·         Julie Andrews pour Mary Poppins (Stevenson)

·         Anne Bancroft pour The Pumpkin Eater (Clayton)

·         Sophia Loren pour Mariage à l’italienne (Da Sica)

·         Debbie Reynolds pour La Reine du Colorado/The Unsikable Molly Brown (Walters)

·         Kim Stanley pour Le Rideau de brume/Seance on a Wet Afternoon (Forbes)

Ainsi se fait l’histoire. Julie Andrews ne sera pas My Fair Lady, un des rôles les plus célèbres du répertoire cinématographique, mais elle deviendra (et on imagine la rage des producteurs du film de Cukor) à la fois l’heureuse gagnante de l’année et la star la plus fameuse et la plus riche des années 60 (pour, en tout et pour tout, trois films). Il fallait être aveugle et surtout sourd pour passer à côté de l’actrice. Dès son premier film sa maîtrise et son charisme sont éclatants. Pour ne rien dire de sa voix, particulièrement mise en valeur par les pyrotechnies exigées par la partition. Le timbre, le souffle, la diction, l’étendue vocale autant que la solidité de la pâte … un remède aux cocottes pincées de la divine mais aigre Jeanette MacDonald. Un faux soprano, mais une vraie chanteuse, particulièrement à l’aise ici (mais elle le sera toujours) parce la précision de sa musicalité est l’exacte équivalent de la fermeté de Mary Poppins. Car la gouvernante magique est, avant tout, une gouvernante à l’ancienne, stricte, pour en pas dire sévère. Pour Mary Poppins, de l’aveu même de l’auteur du roman, Julie Andrews était probablement trop jolie. Elle est d’ailleurs aussi délicieuse à regarder qu’à entendre. Cela suffit-il à faire une performance ? Pas si sûr. D’abord le rôle est relativement court … il disparait presque derrière l’exubérance et la présence de Dick Van Dyke et la tension des rapports entre le père et ses enfants. Presque spectatrice finalement. Dans le roman le personnage est avant tout une présence, énigmatique. C’est aux enfants que les choses arrivent. Dans le film cela se traduit par une absence de profondeur qui n’est pas dérangeante en soi, mais qui pose question quant à l’interprétation proprement dite. Andrews est évidemment excellente : elle a réussi à composer le personnage, de manière idéale, la silhouette (les pieds en dehors !), les gestes, les mimiques … tout est parfait. Et elle a quelques expressions vraiment drôles, théâtralement drôles, mais délicieuses et appropriées au genre et au style du film, qui expliquent aussi sa popularité. Alors pour ça, pour le chant (chaque air est devenu un tube en partie grâce à elle) et surtout pour l’éclatant talent de star (indéfinissable, bien entendu) on est heureux de cette victoire, mais, finalement, pas vraiment convaincu : une inspiration de casting plus qu’un chef d’œuvre d’interprétation.  

C’est finalement, une année anglaise. Julie Andrews (britannique jouant une britannique) gagne. Anne Bancroft et Kim Stanley furent les américaines exilées en Grande Bretagne. Bancroft jouait dans un film de Jack Clayton (le réalisateur heureux des Innocents qui avait déjà conduit Simone Signoret à l’oscar dans Les Chemins de la Haute Ville). Un rôle curieux de mère poule et pondeuse, insatiable machine à enfants, qui lui valut le prix à Cannes et le Golden Globe, en plus de cette seconde nomination (elle aurait probablement gagné l’oscar si elle ne l’avait pas déjà remporté deux ans plus tôt). Marquée par la dépression et la recherche de sens, le personnage est comme sublimé par deux éléments intrinsèques à la personnalité cinématographique de l’actrice : son intelligence (sa complexité) et sa sensualité. Le visage, presque un masque grec à certains moments, est souvent d’une austérité minimaliste et désolée, dans les moments les plus apaisés de sa souffrance ou de son incompréhension. La voix, à l’inverse, est ondoyante, rauque, caressante … les deux premières séquences du film sont d’ailleurs basées sur cette opposition qui ne semble cependant jamais incohérente. L’héroïne a soif de tout : de vie et de parole. C’est une des choses (avec la merveilleuse musique de Delarue) qui rend la dernière scène si belle et si lumineuse : elle a l’ampleur pour accepter l’existence qui lui est rendue. Superbe également sa connaissance presque chorégraphique de son corps et de celui de ses partenaires : on se rappelle sa prodigieuse composition, de ce point de vue, dans Miracle en Alabama. Les disputes avec Peter Finch dans Le Mangeur de citrouille (quel titre curieux et d’ailleurs inexpliqué), moins spectaculaires, sont tout aussi réussies et puissantes que les affrontements avec Patty Duke.  Elles sont échevelées et féroces, verbalement et averbalement (si l’adverbe existe), animales aussi, comme les scènes où l’actrice rit ou bien fait l’amour. C’est à la fois puissant et désarmant de naturel ou plutôt d’un certain réalisme poétique. A cet éclat cinématographique, si on ajoute les moments poignants qui parsèment la partition de l’interprète, on comprend la popularité d’Anne Bancroft dans le rôle, certainement un de ses meilleurs.   

Après la lauréate de 1962, passons à celle de 1961. Sophia Loren était encore un sujet d’étonnement : malgré sa carrière américaine raisonnablement éclatante, c’était à nouveau à un film italien (et donc non anglophone) qu’elle dut sa seconde nomination. Une première (d’ailleurs, encore aujourd’hui, rarement matchée. Isabelle Adjani est l’autre exception qui me vient à l’esprit). Les votants affirmaient donc leur sensibilité au charme de l’actrice et leur nouvelle ouverture d’esprit. A l’opposé de La Ciociora, Mariage à l’italienne est une comédie à la fois satirique (gentiment) et très tendre. L’équivalent de nos « feel-good-movies » contemporains. Le film a tant de séductions qu’il est légitime d’y succomber. On peut d’ailleurs en dire autant de Loren, très en forme physiquement pendant une bonne partie du film. Je rencontre cependant la même gêne que pour La Ciociora : un problème d’âge. Elle est un peu trop mure pour incarner la Philomène de 17 ans puis 20, au début du film. Et trop manifestement jeune pour être la quadragénaire qu’elle est censée incarner pendant la partie contemporaine. Je ne peux pas m’empêcher de voir une composition assez lourde et insistante quand elle doit être une « mama » italienne, le visage défait autant que la coiffure, le teint cireux et le regard mauvais et aigri. Les meilleurs moments (les bons moments sont, de quoi qu’il en soit, assez nombreux) sont donc les plus franchement comiques : ceux des disputes et des déceptions, où l’actrice se met toujours spectaculairement en scène et en colère. Je crois, encore une fois, que toutes les bonnes actrices italiennes étant allées à cette école, pourrait rendre justice à ce type de scènes, mais Loren est évidemment dans son élément : elle est explosive comme il faut l’être, charismatique comme peu le sont et son alchimie avec Mastroianni est notoirement exceptionnelle, ce qui nous vaut des échanges succulents, dans la colère donc, mais aussi dans l’amour. Et le cinéaste rend un hommage évident à son éclat physique (indispensable pour une partie du film) mais aussi à ce qu’il peut avoir d’excessif (quand elle marche dans la rue pour rejoindre la voiture de son amant, filmée de profil, avec sa robe et sa démarche de fille de petite vertu, par exemple). A noter que, selon une vieille tradition, la nomination couronne un personnage de prostituée au grand cœur ET de mère courage dans le même mouvement.    

 

 

Debbie Reynolds, bel exemple de « survivante » de l’âge des studios, a obtenu l’unique nomination de sa carrière pour La Reine du Colorado. Il s’agit évidemment d’un hommage à un parcours déjà long et jalonné de succès. La Reine du Colorado, adaptation d’une comédie musicale qui avait connu un certain retentissement à Broadway, remporta les suffrages du public et de la critique et le rôle de Molly Brown, presque « sur-américain » (c’était le seul de l’année) était à la fois suffisamment important, varié et gratifiant pour qu’une actrice talentueuse remporte quelques distinctions. J’aime beaucoup cette nomination, généralement détestée, l’interprétation et le film lui-même relevant vraiment de la vieille école hollywoodienne, ce qui contraste fortement avec le reste des actrices distinguées cette année. Debbie Reynolds chante, danse et joue (voire joue du vaudeville). Pour le chant, c’est réglé, elle n’a jamais été une interprète de qualité (et était généralement doublée) mais pour son personnage non poli, sa rudesse vocale n’est pas réellement un handicap (d’autant que les chansons les plus lyriques ne lui reviennent pas). En revanche c’est une danseuse et, si vous me pardonnez l’expression, pas qu’un peu. Virtuose et séduisante à la fois, un peu trop élégante même, dans certaines séquences, même si son énergie débordante, cette fois parfaitement appropriée, corrige cette impression léchée. Reste l’interprétation à proprement dire. Le rôle d’une petite sauvageonne qui rêve de grandeur et devient milliardaire par hasard est plutôt exigeant et c’est sur lui que repose la quasi intégralité du film. Reynolds l’a bien compris et son investissement éclate à chaque seconde … quitte à devenir épuisant : la longue séquence où elle veut cacher une fortune en billets dans un poêle (on devine ce qui arrive) relève du burlesque muet et c’est ainsi qu’elle la joue, mais la mécanique, dans ce nouveau contexte, tourne absolument à vide. Reynolds, cependant, remplit son cahier des charges : d’abord en étant absolument crédible physiquement d’un bout à l’autre du film. On croit à son adolescente (le genre du film aidant), on croit à sa jeune fille au physique peu éclatant (c’est un euphémisme), on croit presque toujours à sa transformation par la suite. Elle devient simplement peut-être trop vite une femme élégante (mais c’est ce qui explique le succès qu’elle remporte en Europe). Et certains moments sont joués avec une soudaine profondeur qui forme un contraste heureux avec le reste. Le moment où elle réalise la précarité et surtout la superficialité de sa vie européenne est vraiment touchant et confirme le talent dramatique de l’actrice.

Lequel est néanmoins « traditionnel » si l’on veut et ne relève pas  de la même catégorie que celui de Kim Stanley dans Le Rideau de brume, film qui, après la Chambre indiscrète confirmait de talent de Forbes (qui devait porter chance à ses actrices). Kim Stanley, après le succès critique de The Goddess, s’affirmait, le temps d’un rôle, une légende du cinéma, comme elle était déjà une légende du théâtre américain. Il est vrai que son personnage de fausse medium (dont on ne sait pas vraiment si elle est simplement hystérique ou bien profondément malhonnête, l’actrice et le scénario entretenant magistralement l’ambiguïté) qui bascule progressivement dans la folie est de ceux qui, dans de bonnes mains, deviennent vite payants. Et là le spectateur en a pour son argent. D’abord Stanley est terrifiante : je veux dire juste assez vague dans les regards, douce dans les sourires et précise et têtue dans la diction pour nous faire peur sans jamais devenir cartoonesque. Son physique alla Bette Davis/Geraldine Page aide sans doute beaucoup. On croirait parfois Baby Jane, en moins directe.  Ensuite les scènes d’hystérie/voyance sont extraordinaires : la théâtralité, jamais ridicule, du jeu de l’actrice ici (qui joue un personnage jouant sans doute un rôle … encore une fois le spectateur se questionne)  est fabriquée avec une justesse imparable. On peut aussi bien déceler ou au moins chercher les ficelles que croire à sa sincérité. La dernière séquence, où elle semble cette fois être absolument passée de l’autre côté de la raison, est fascinante : j’ai rarement été aussi captivé parce que je voyais (en me demandant quel fil du rasoir elle empruntait). On est saisi par le dramatisme du moment, sans être réellement ému (malgré les larmes extraordinaires de l’interprète à ce moment là) parce que Stanley s’est appliqué avec succès à rendre le personnage franchement antipathique et surtout monstrueusement manipulateur, dans sa délicatesse presque infantile parfois (quelle voix !). Rien dans le trait n’a été adouci, ni forcé. C’est vraiment l’humanité noire dans toute son horreur.  L’article est déjà un peu long et l’interprétation si évidente que je ne vais pas développer ce portrait. Le film est disponible en Angleterre sans sous-titres (hélas, car le contexte réaliste et anglais rend la compréhension de la parole naturaliste des personnages malaisée).   

 

Pour ne pas m’appesantir davantage je rappellerais simplement  qu’aux GG côté drame (presque toutes les actrices furent oubliées, curieusement) on pouvait retrouver les noms de Rita Hayworth pour son rôle émouvant mais secondaire de Circus World, d’Ava Gardner trahissant Tenessee Williams dans La Nuit de l’iguane, de Geraldine Page aussi géniale que toujours dans Le Tumulte et de Jean Seberg, très impressionnante, en effet, de froideur et de cruauté sous la folie, dans Lilith. Stanley fut snobée, mais remporta, outre une nomination aux BAFTA, le prix de la critique new-yorkaise et le Nationale Bord of Review. J’aurais fait, moi aussi, des choix anglais cette année.   

·         Anne Bancroft pour Le Mangeur de citrouille (disponible en DVD avec st anglais).

·         Deborah Kerr pour Mystère sur la falaise/The Chalk Garden de Ronald Neame (également nommée aux BAFTA pour un rôle très brillant, et curieusement peu distingué par les donneurs de prix, auquel elle parvenait à offrir la dose d’érotisme caché et de mystère qui font le prix de l’actrice, avec une élégance souveraine.)

·         Kim Novak pour L’Ange Pervers/Of Human Bondage de Ken Hugues (étonnante Mildred, à l’accent anglais parfois incertain, mais au charme vénéneux et charnel, finalement supérieur à celui de Davis. C’est surtout la composition très humaine et réaliste qui rend justice à la médiocrité du personnage, le rendant à sa triste réalité, loin des fantasmes du protagoniste). Comme Mystère sur la falaise le film est excellent, mais difficile à voir, si vous n’avez pas le câble.

·         Debbie Reynolds pour la Reine du Colorado/Au Revoir Charlie de Minelli(je double la nomination par la mention de sa prestation, chargée mais absolument irrésistible, dans le film de Minelli. Decidemment c’était une véritable actrice.) Le Walters existe en DVD, pas le Minelli.

·         Kim Stanley pour Le Rideau de brume

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Le vidame - dans Oscars
commenter cet article

commentaires

Catherine 15/11/2012 20:16


Je ne doute pas que Julie Andrews soit sensationnelle (en plus, je possède le CD) mais bon Audrey Hepburn aura toujours ce "comparatif" et on oubliera sa prestation :) !

Le Vidame 14/11/2012 17:24


J'avais entendu le live de My Fair Lady londonien et vocalement au moins Andrews était vraiment sensationnelle.


Mais on ne saura jamais ce qu'elle aurait donné au cinéma, c'est sûr ... Je ne peux pas me lamenter sur ce sujet de toute manière (il y a déjà suffisemment de distributions non faites qui me font
rêver !)

Catherine 14/11/2012 15:39


Audrey Hepburn est quand même excellente dans My Fair Lady et même si ce n'est pas elle qui chante, elle faisait une performance. Je sais qu'on va lui reprocher son côté trop classe dans ce rôle
de fille de la rue, mais bon Wendy Hiller étant tellement ridicule en Lady que cela compense  !


Tu as raison pour Julie Andrews qui finalement n'a qu'un rôle quasi-secondaire, elle n'a que quelques lignes de texte, et ne fait que chanter. Elle ne signe pas une performance finalement
extraordinaire. Par contre il est évident qu'à l'époque, le mélange film+dessin animé était une énorme prouesse et effectivement c'était une manière de venger Julie Andrews de ne pas avoir fait
My Fair Lady (finalement elle aurait peut-être été exécrable dans ce rôle)  !