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20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 20:34

 

 

 

Pause dans le mes dixièmes simplement, le temps de m’attarder sur une version de concert batave d’Idomeneo que dirigea Bernard Haitink en 1970 à Amsterdam avec un trio susceptible d’alimenter mes fantasmes et de faire fuir en hurlant de peur les mélomanes plus sensés. Ernst Haefliger s’empare du rôle-titre (passe encore, même si certains haussent les sourcils avec circonspection), flanqué d’Elly Ameling (la caution nationale) en Ilia et … d’Ingeborg Hallstein en Elettra. Bref un ténor élégiaque, une soprano d’oratorio et une colorature viennoise (ou assimilée) dans l’ébouriffant et virtuose seria de Mozart . Les coupures sont assez nombreuses pour qu’on ne s’embarrasse pas à retenir un Arbace guère marquant, mais on ne peut pas passer à côté d’Idamante (même sans « No, la morte ») version mezzo (deux ans auparavant Davis proposait encore en studio un ténor) : une dénommée Sophie Van Sante, qui ne semble pas avoir laissé de souvenirs impérissables, à l’extérieur de son beau et plat pays.

En dehors de larges sections de récitatif, de la musique de ballet, des airs signalés, notons aussi la disparition de « Torna la pace » où Haefliger aurait pourtant pu faire des merveilles. Je ne suis pas certain d’avoir tout saisi. Dans la copie que j’ai récupérée les premières scènes semblent être reliées par le discours d’un narrateur qui présente les personnages. Mais cela a été manifestement coupé : on entend simplement les premières syllabes (« Ele »…). Ce n’était pas rare en version concert (j’ai souvenir d’un enregistrement de Giulio Cesare particulièrement pénible avec Caballé). Quelques phrases de récitatifs secco surnagent cependant (accompagnées au piano, pas au clavecin). Voilà pour l’état de la partition (mais on garde au moins la folie d’Elettra, au complet, ce qui montre qu’un progrès a bien eu lieu depuis les premières reprises avec Lewis, Nilsson et Jurinac.)

Tous les chanteurs ont à cœur de ne pas figer leur interprétation et chaque moment est vécu intensément. Les accents, les inflexions, les accentuations sont bien là, avec une conviction et une sincérité réelles qui ne donnent jamais le sentiment du concert. Hélas ce n’est pas une version allemande qu’on entend. Si Van Sante et Ameling se tirent honorablement des syllabes italiennes, on ne peut pas en dire autant d’Hallstein et surtout de Haefliger. Le ténor est singulièrement éprouvé par la langue et son phrasé s’en ressent, quand ce ne sont pas les mots qui s’abiment corps et biens. Ainsi les « o » qui ponctuent le premier air sont plus suggérés que franchement émis et comme sa langue maternelle n’a rien de flou on devine chez Haefliger une véritable souffrance de musicien, quant à la projection propre des notes correspondantes. Il a du moins la superbe honnêteté de ne rien esquiver et on ne trouvera rien chez lui qui évoque les facilités de Varady par exemple. Cette droiture, que je trouve caractéristique de sa manière, est d’ailleurs remarquable, si ce n’est franchement appropriée. Je ne peux pas, hélas, vous regarder en face et dire qu’Haefliger est un Idomeneo (j’aurai le même problème avec Hallstein). D’une certaine manière il m’a fait la même impression que Grümmer en Elettra dans l’enregistrement Fricsay : il se jette éperdument dans la partie et n’épargne rien pour la remporter, mais ses moyens naturels ne sont pas ceux du roi de la Crète (je parle de stature et de timbre, pas d’ampleur). On l’entend bien dans « Fuor del mare » vocalisant avec raideur et vélocité à la fois, malmenant le timbre et les couleurs (toujours merveilleuses quand l’émission est libérée pourtant), trillant férocement, pour corser le caractère de sa voix et parvenir à l’héroïsme qui ne s’inscrit pas naturellement dans ses dons. Restent alors l’émouvant sentiment de la compréhension qu’il a du personnage (et de la manière dont il lui échappe) et les beautés que sa technique distille suprêmement dès qu’il en a l’occasion avec un panache certain.  

Si toute distribution d’opéra doit d’abord se penser en terme d’équilibre, il faut au moins reconnaitre qu’à un Idomeneo très (trop) tendre on a la réponse d’une princesse Electre au (trop) petit pied. Hallstein est, comme Haefliger, une artiste sensible, intelligente et compréhensive. Elle ne chantera évidemment pas Elettra comme Suzanne, mais dès que la courbe s’arrondit, que la nuance s’impose, la voix fond comme un bonbon. Les mots « pleurs » ou « amour » au milieu des récitatifs furieux (et qu’elle cherche à phraser comme tels) éclaboussent de jeunesse et de douceur l’oreille de l’auditeur. Elle aussi s’applique à rugir dans son air d’entrée, mais ne peut empêcher, un peu partout, que l’on entende audiblement la fabrication (que l’absence de grave et de poids dans le medium rendraient presque systématiquement caduques, de toute manière) jusqu’à dans une folie brillante mais devenue dans les vocalises davantage démonstration qu’expression. En revanche « Idol Mio » stylistiquement discutable, est un sourire merveilleux, d’une précision dans les appogiatures sans faille, rêve de pure jeune fille encore une fois, mais si parfaitement chanté et nuancé qu’on rend les armes. Ameling est évidemment plus à sa place en Ilia et son entrée, en particulier, est ravissante, animée, mobile, souple, plus voile flottant que draperie grecque. Elle n’a pas plus le grand ton que ses partenaires et la noblesse lui fait, à elle aussi, défaut. En revanche jamais on ne surprend une chanteuse occupée à filer du beau son et ce alors qu’elle chante le rôle avec une sureté enviable. L’aigu est un peu blanc, comme toujours, de même que les demi-teintes peuvent vite détimbrer (le murmure « Idamante, udisti ? » après l’intervention de Neptune est presque fantomatique), mais j’entends exactement la tension et la chair que j’aime chez Mozart, solides dans être figées, avec aux extrémités quelque chose d’un peu diffus qui crée la couleur. C’est à la fois fort beau, parfaitement expressif et doté d’une probité qui fait honneur à la chanteuse dans les vocalises. Son Idamante n’est finalement pas déshonorant et partage avec tous le soucis de bien faire et de bien dire. Le timbre est assez sopranisant, ce qui n’est pas un mal dans le rôle, et le vibrato finit pas se discipliner. On appréciera surtout la chaleur et l’ardeur qu’elle veut mettre à son personnage et on se contentera, au vue de la relative banalité du résultat, de rêver à un passage d’une chanteuse plus personnelle, ce jour de 1970, à Amsterdam (ne rêvez pas trop non plus : Ann Murray était trop jeune. On aurait pu se taper Berganza.)

Parce qu’au fond je suis heureux d’avoir entendu cette version pleine défaut que des réécoutes successives aujourd’hui ont rendu plus belle. Je pense que l’animation et la densité que Haitink (à défaut de transparence et de parfaite lisibilité : mais je crois que la prise de son brouille un peu les pistes) donne à l’œuvre ne sont pas pour rien dans le sentiment que j’ai d’avoir bien ressenti un drame. Pas nécessairement celui prévu par Mozart et son librettiste. Disons que l’équipe touche à quelque chose de vivant et surtout d’humain. Et rien de ce qui est humain ne m’est étranger.   

Et en remerciant Monsieur Taupe, dans sa galerie, pour ce présent précieux.    

 

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Monsieur Taupe 04/12/2013 19:23


"Chanté sur scène" à savoir en concert. Elle n'aura donc jamais chanté un rôle au théâtre.


Elly, Elly, drama sabbachtani !

Le vidame 04/12/2013 17:37


Selon la petite notice qui accompagne le coffret Icon d'Ameling, cette Ilia est le seule rôle opératique de la chanteuse batave chanté sur scène (elle n'a sinon fait qu'enregistrer quelques
opéras d'ailleurs rares pour la radio).


La même notice sous-entend aussi qu'elle était pénible, mais je ne préfère ne pas y penser.

Une femme nommée Chérie 31/08/2011 14:47



Vous avez pas vu Robert ? J'arrête pas de l'appeler mais il a encore débranché son bidule.


 



Caroline 30/08/2011 19:14



Oui, non; enfin moi, Vidame chéri, je ne suis pas née un 14 juillet! ;-)


 



Monsieur Taupe 29/08/2011 15:30



Pardon, j'ai écorché son nom : Rae Woodland, soprano britannique


 


Écoutez un peu sa Reine de la Nuit, c'est un peu du genre Rinsley en plus light