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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 14:28

 

http://www.bam.org/viewdocument.aspx?did=3437

 

Encyclopédie subjective du cinéma

 

Fleuron d’un certain réalisme de prestige à Broadway Picnic fut d’abord une pièce d’Inge qui devint instantanément un classique du théâtre américain. Joshua Logan, autre transfuge célèbre de la scène, fut chargé par la Columbia d’adapter pour le grand écran un texte qui se prête finalement bien à la mise en scène cinématographique. La ruralité du cadre, essentielle à l’action, permet d’aérer une intrigue volontairement étouffante et les personnages peuvent s’ébattre sur des plongeoirs, se perdre au bord de l’eau, courir d’une maison à une autre et arpenter une immense fête foraine, comme ce petit garçon que l’on suit dans ses pérégrinations alimentaires. Les premiers plans sur Kim Novak ouvrent ainsi symboliquement une fenêtre et refusent l’enfermement.

Tout dans l’intrigue est d’ailleurs (trop ?) évidemment signifiant et se prête facilement à l’analyse, comme les pièces de Tenessee Williams, Eugène O’Neil ou Lillian Helmann, modèles évidents, même si Inge souligne la banalité et la simplicité de ses héros quand ses prédécesseurs en faisaient de glorieux monstres. Une reine de beauté est fiancée au fils du magnat local mais, lors du pique-nique communal annuel,  s’éprend d’un partie bien moindre mais plus séduisant. Sur la trame renversée de Cendrillon Logan a voulu faire un film sur « la solitude des beaux ». Réduits à leurs images et à leurs séductions corporelles, les deux protagonistes sont dévorés par les fantasmes et les regards des autres, voisins, amis, parents. Les deux âmes finissent donc par se trouver parce qu’elles se ressemblent, ce que la scène, justement célèbre, de danse qui les réunit, exalte grâce à une mise en scène superbement chorégraphique, balancée, presque caressante, éminemment harmonieuse, comme les corps des héros.

Leur grâce contraste, non sans violence, avec la crudité de ce qui les entoure, décors et personnages secondaires, filmés sous une lumière agressive alors que Novak et Holden se découvrent dans les bleus voluptueux d’une nuit d’été. Logan joue d’ailleurs remarquablement avec la représentation du passage du temps : quand une vieille fille institutrice se met moralement à nu c’est pendant l’aurore que la caméra du réalisateur transforme en un crépuscule rougeoyant, qui détourne en apparence jusqu’à la possibilité de l’espoir pour le personnage.

Si les héros sont médiocres, si les enjeux sont sordides, le film ne cesse pourtant en leur offrant des espaces d’expression de les rapprocher des spectateurs. Les monologues abondent et il n’y a sans doute aucune autre petite ville américaine, même au théâtre, où les habitants s’expriment aussi bien et se livrent aussi souvent à l’introspection. A la seule réserve de William Holden, qui n’a que rarement su investir ou transcender un matériel au cours de sa carrière, et qui est simplement trop âgé pour le rôle principal, aussi gênant que pouvait l’être Gary Cooper dans Ariane, tous les acteurs font justice à l’humanité de leurs personnages. Kim Novak est encore très jeune, déjà très belle, et joue pour ainsi dire son propre rôle avec une espèce d’évidence. Le tournage fut pour elle un cauchemar éveillé en raison des exigences du réalisateur. Cela explique peut-être une interprétation presque somnambulique, étonnamment rêveuse, contrastant avec l’incarnation sauvage de la galerie des personnages secondaires, particulièrement soignés, il est vrai, par Inge. Betty Field comme Arthur O’Connel parviennent à se rendre pitoyables et insupportables à la fois et le débutant Cliff Robertson, en prétendant éconduit, dégage une dureté idéale sous le poli de la bonne éducation. Susan Strasberg, adolescente tourmentée à l’écran et à la ville, est d’une justesse confondante et le scénario lui offre quelques instants inoubliables, à commencer par ces cigarettes fumées en cachette. Mais c’est Rosalind Russell, grandiose dans sa démesure, qui marque le plus durablement le spectateur, même si plusieurs de ses scènes durent être coupées au montage par Logan pour une raison d’équilibre : sa vieille fille, aigrie et vulgaire sous ses prétentions, finissait par dévorer ses partenaires et le film tout entier.  

Picnic est devenu un classique aux Etats Unis, mais suscite en France tous les sarcasmes habituels pour la « qualité américaine » et ses scénarios psychologisants. A l’opposé les amateurs, dont je suis, de personnages torturés et théâtraux, mis à la sauce post freudienne, en profiteront d’autant plus que, et c’est exceptionnel, la fin ouverte mais heureuse, comme le cadre chaleureux et coloré, offrent une alternative presque souriante aux drames habituels.   

Picnic est visible très simplement en DVD zone 2, avec sous-titrages français.

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Published by Le vidame - dans Cinéma
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commentaires

Catherine 09/05/2010 11:27


Il fallait naturellement lire Sabrina pour Holden et non Ariane !


Catherine 09/05/2010 11:25


Je te rejoins sur Holden dans Picnic qui m'a rendu vraiment mal à l'aise, mais pas sur Cooper dans Ariane, il ne me rend pas mal à l'aise du tout ! Certes il est vieux pour le rôle, mais vu qu'on
dit qu'il a vécu, cela peut être totalement un rôle de vieux séducteur sur le retour et ce n'est pas choquant, il ne compose pas un personnage, il est ce personnage, contrairement à Holden qui
compose totalement un personnage de jeune homme.
La comparaison avec Tennessee Williams n'était pas si mauvaise, car lui aussi cherche des personnages ordinaires et décrit des situations plutôt ordinaires.
Par contre Kim Novak n'existe pas dans ce film, elle est juste une silhouette, et c'est dommage quand on voit ce qu'elle fera dans Vertigo !


Le Vidame 09/05/2010 01:59


Je vois que ça réagit dur et immédiatement ! :-)

Point par point :
Tu as raison, je ne suis pas sûr que la comparaison avec Williams soit si pertinente. Chez Williams les personnages ont une démesure qui entrainent toujours l'intérêt, même si les héros nous font
peur. Rien de tout cela chez Inge, dramaturge du quotidien, qui emprunte à ses prédécesseurs surtout le principe de la névrose comme caractéristique essentiel des protagonistes. Mais j'aime
beaucoup, c'est vrai. Un jour je parlerai de "Reviens, petite Shebah"

Pour Holden, encore d'accord, il frise le ridicule dans sa composition, beaucoup plus que Cooper dans Ariane. Mais les deux prestations me dérangent, presque physiquement, je ressens comme un
malaise pour être clair, pour une question d'âge (comme avec Lucille Ball au début de Mame).

Pas vu Stalag 17, je ne sais pas si je pourrais jamais changer d'avis sur Holden, belle gueule mais qui me semble toujours simplement faire son job, sans rien de plus.

Moins d'accord pour Novak, parce que justement sa maladresse et sa gaucherie que je ne peux pas nier colle bien, pour moi, au personnage. Sa plastique suffit à lui attirer l'attention et les
regards, mais elle est visiblement mal à l'aise. En fait je crois qu'elle n'a quasiment pas à jouer. Bon ça n'engage que moi et ma vision de la pièce/du film.

Sinon j'avais vu une copie pour la TV française que je n'avais pas trouvé non plus exceptionnelle.


Catherine 08/05/2010 19:06


Juste un complément, le DVD zone 2 offre une image assez moche ! Sinon je suis d'accord sur Rosalind Russel qui crève l'écran, et Susan Strasberg superbe en garçon manqué !


Catherine 08/05/2010 19:02


N'est pas Tennessee Williams qui veut ! Et bien que dépeignant souvent lui aussi des univers "sordides", je n'ai jamais eu ce sentiment de personnages sans intérêt, même si médiocres.
Et non Gary Cooper n'est pas trop vieux pour Ariane, et s'il est trop vieux, il ne fait pas ridicule contrairement à William Holden qui semble faire le débile profond au départ ! Et non Holden
n'est pas un mauvais acteur contrairement à ce qui est suggeré ici. Il est très bien dans Stalag 17 ou dans Ariane, notamment (bon d'accord c'est aussi du Wilder). Quant à Kim Novak, l'explication
rend un peu plus compréhensible son personnage, mais dieu qu'elle est gauche et insipide dans le rôle !