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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 15:39

Tissot.jpg

 

 

Hier il ne neigeait pas. A dire vrai il pluviotait, de manière particulièrement déprimante. Et la banlieue parisienne, même chic, était d’un gris soie un peu sale. Le chien ronflait. Et j’étais confronté à la fin des vacances qui se profilent déjà et au destin, sans doute pathétique, qui m’attend à plus ou moins long terme. Alors autant revenir aux bases. 

Par exemple j’ai dix ans, je suis très sensible et je regarde les trois épisodes de Sissi. (Vous saviez qu’il existe une opérette sur le thème ?) Mieux : je suis un peu plus vieux, je découvre la musique et je suis captivé par un reportage sur Oscar Straus sur Arte, dans le cadre d’une thématique « Ronde » (version Ophuls). Ingeborg Hallstein a enregistré la petite rengaine obsédante du film dans un disque qui me laisse systématiquement épuisé et honteux (mais qui n’a rien de pornographique, promis … encore que il y a sans doute quelque chose d’obscène à tout ça.) C’est un certain Franz Marszalek qui l’accompagne ici et dans son récital de viennoiseries. Je soupçonne le chef d’avoir arrangés les accompagnements. Bref l’héritage fleuri de madame Hallstein est disponible dans un somptueux coffret de quatre cds (chez Artone) qui reprennent ces plages, une partie de ses lieder (y compris du Prokovief et les Enfantines) et plusieurs récitals d’opéra. Mais l’essentiel réside, pour ce qui nous occupe, dans le parfum de violettes fanées (et 60’s comme il n’est pas permis, rien à voir avec Adriana Lecouvreur), qui se dégage d’une partie du programme de son récital de musique dite légère. Rien n’est épargné à l’âme sensible : adaptations pour soprano colorature et orchestre non seulement du Beau Danube Bleu mais aussi de Tristesse (« In mir klingt ein Lied ») et de l’inévitable Liebestraum, harpe à ne plus savoir qu’en faire, piqués virtuoses de la chanteuse par-dessus les masses orchestrales, ton vaguement variété à certains moments et même chœurs vocalisant sur une voyelle (« A » bien entendu) en arrière plan. Oui je sais que Viardot et plus Sembrich adaptaient pour la voix les mazurka de Chopin, mais je ne suis pas certain que le résultat soit identique. On a aussi « Parlez moi d’amour » un couplet en allemand, un couplet en français et « Frutti di mare » (extrait d'Une nuit à Venise) et puis les pyrotechnies propres à éblouir le bon peuple du « Lied der Nachtigall » de Grothe. Quand on a ça dans ses cartons il faut être complètement malade pour écouter Serge Lama les jours de blues. Ou alors très peu sensible. Plus brillante encore que dans ses virtuosités mozartiennes si vantées (tiens, d’ailleurs elle est incapable d’un beau trille, c’est curieux) Hallstein a le don de la saccharine. Tout ce qu’elle fait est absolument idéal dans ce répertoire et avec mon état d’esprit. Un long suicide au sucre. Il faut l’entendre toute en coquetterie (les grâces de « Parlez moi d’amour » sont inénarrables), en soupirs délicats (mais sans rien d’expressionniste non plus, hein), en modestie souriante. Et au milieu de tout ça la sécurité absolu du plus beau suraigu de l’histoire du disque (pas une tension, pas une stridence, elle s’arrête une fraction de seconde – coquetterie encore – pour frapper au centre), d’une couleur ravissante, nourrie, charnue, éclatante comme un cœur de pigeon. Elle picore les mesures avec un soin attentif, elle valse en voix avec un ballon extraordinaire, se pose à certains moments pour donner l’illusion qu’elle pourrait chanter un répertoire plus populaire encore, s’abandonne un instant à la musique. Pas l’once d’un second degré, mais le même respect manifeste et le même plaisir que pour les pages plus sérieuses (Beethoven, Mozart, Nicolai, Lortzing, Schumann, Wolf …) où elle semble infiniment plus conventionnelle, moins expressive en fait, plus simplement « musicale » à force de sérieux précisément. Même l’opérette, avec des qualités néanmoins  inestimables la trouve moins irremplaçable, faute de piquant peut-être, sauf pour les fans absolus de ses manières vocales langoureuses … les dernières mesures sont systématiquement grandioses de ce point de vue et les valses sont enivrantes (« Das ist der letze Walzer ») pour peu qu’on s’y prête sans état d’âme. Bref il y a chez elle une rhétorique de la sensibilité, voire de la mièvrerie qui touche au génie D’où, Grand Dieu, pouvait-on sortir cette espèce d’innocence ? A propos, pendant que j’y suis, pendant que Stéphane Bern parlait de la Palatine l’été dernier sur France 2, le reportage était régulièrement illustré par des extraits d’un film allemand-chantilly (on reconnait immédiatement l’emploi de la couleur) qui la mettait en scène. « Les jeunes années d’une duchesse d’Orléans » en quelque sorte. Je suis preneur.

J’ai aussi (caché dans une boite honteuse sous le lit) un vieux coffret qu’EMI avait consacré à Mado Robin. Le premier disque est titré « Souvenirs de la Belle Epoque ». Des enregistrements qui datent des années 40 puis 50. On a précisément l’impression pourtant, tant quelque chose chez Robin est intrinsèquement « suranné », que deux guerres au moins nous en sépare. Ce qui justifie idéalement l'appelation. « Frou-frou », « Griserie », « Roses de Picardie » , « Fascination », « Le Temps des cerises », « Ton épaule pour y dormir », « Ciribiribin » … parmi d’autres. Le soprano ne chante pas ça très différemment de Lakmé. C’est le même mélange d’aigu sans vibrato, de suraigu en sifflet (quand elle peut les placer sans dénaturer la nature de l’œuvre) et, plus bas, de presque parlando (c’est du moins comme ça que ça m’apparait, par contraste), comme si l’émission était totalement différente. Tout est à peu près de la même couleur vocale, si particulière, mais surtout tout est à peu près uniforme de ton. Robin nasillarde gentiment et assure une diction d’une limpidité exemplaire. Et puis surtout il y a quelque chose de presque enfantin, dans son approche qui finit toujours par me toucher. Elle peut, à la limite, être mélancolique, mais le frou-frou et, pour mieux dire la même chose, la sexualité (et même le genre) lui sont absolument inconnus. L’innocence encore ou même la naïveté. Le résultat peut alternativement (ou même simultanément) charmé et agacé. Reste que je peux fredonner ça toute la journée. Tout particulièrement « Fascination » (mais j’aime beaucoup « Roses de Picardie » aussi.)

Je t'ai rencontré simplement
Et tu n'as rien fait pour chercher à me plaire
Je t'aime pourtant
D'un
amour ardent
Dont rien, je le sens, ne pourra me défaire.
Tu seras toujours mon amant
Et je crois en toi comme au bonheur suprême.
Je te fuis parfois, mais je reviens quand même
C'est plus fort que moi... je t'aime !

Quoi d’autre d’aussi régressif ? Plus terrible encore (en tout cas pour les transfuges de l’Isola Disabitata). D’abord le meilleur récital de Montserrat Caballé. Pas les Rossini, les Donizetti, les Verdi rareties, non. Pas sa gravure de la scène finale de Salomé avec Bernstein. Pas même son disque « Renaissance Espagnole » que j’aime pourtant tout particulièrement. Non c’est quelque chose qui s’appelle « Los encores de Montserrat Caballé » et c’est simplement accompagné au piano par Miguel Zenetti, le temps de seize mélodies enregistrées en 1964. Dont la moitié en espagnol. Comme Hallstein en allemand et Robin en français (mais ont-elles chanté dans d’autres langues ?). Je me rappelle encore de cet article de Cabourg (dans la série L’œil et l’oreille) qui faisait remarquer qu’aucune voix ne peut être pleinement chez elle quand elle ne chante pas dans sa langue maternelle. Ce que je connais de plus beau par Caballé ce sont ses quelques mélodies de Mompou en catalan. Mais j’ai encore plus d’affection pour « Los encores ». Non que je promette des miracles aux réfractaires. Caballé n’a absolument pas une voix qui puisse, si vous voyez ce que je veux dire, se faire oublier. C’est bien son timbre avec tout ce qu’il peut dégager. Et rien n’est là pour le dissimuler au contraire. Dans ces tessitures confortables, centrées sur la richesse du medium, sans rien des rusticités du grave (et elle a évité soigneusement quoi que ce soit en français qui l’oblige à des véritables horreurs de ce point de vue) ou des duretés de l’aigu, elle peut soigner une ligne qui se déroule sans interruption et dévoiler des charmes langoureux, qui se prêtent assez mal à la vivacité (« Warnung » est délicieux d’intentions mais sautille franchement). Je fais partie de ceux qui vénère en revanche son gazouillis dans « G’sätzli ». Et puis, avec « Cancion al arbol del olvido » (et en prémisse « Lasciati amare » de Castagnaro, latin sinon espagnol), elle passe brutalement à autre chose qu’à une composition, aussi réussie soit-elle. Et on entend bien la différence entre une voyelle étrangère et une voyelle qui est consubstantiel à l’interprète. Toute la voix de la soprano se colore autrement, se réchauffe sans s’alourdir. Et quelque chose d’ineffablement mélancolique, même dans la célébration, pare chaque inflexion de Caballé, donnant un sens expressif à son pianissimo célèbre et célébré.

Et encore ? Courage … « Beautiful Dreamer » par … Marilyn Horne. Ce n’est pas un récital de comédies musicales (elle en a d’ailleurs réussi un excellent, avec Jerry Hadley chéri pour lui donner la réplique dans le duo du Fantôme de l’opéra). C’est bien pire que cela (au sens metternichien de « Elle n’est pas jolie, elle est pire », évidemment.) C’est le folklore américain revu à la sauce hollywoodienne. Des classiques entendus et repris des centaines de fois au cinéma, soit « traditionnels », soit composés dans une dynamique d’imitation, par Foster ou Copland. Les accompagnements sont aussi exubérants, dans leur registre, que ceux du récital de Hallstein. Avec un emploi titanesque des chœurs a capella (« Sometimes I Feel like a Motherless Child ») et fond de banjo pour suggérer la couleur locale. En 1986 Horne ne peut plus faire illusion : c’est une voix vaguement monstrueuse qu’on entend, de couleurs comme d’émission (tout est dans le nez et il y a des relents de chewing-gum dans l’ensemble) y compris et surtout quand elle s’applique à aller du côté du jazz et du gospel. Mais, là encore, la sincérité et la conviction sont absolument sidérantes. Si le timbre n’était pas si particulier il pourrait se fondre sans aucun problème dans l’esprit de l’ensemble, quand on voit les efforts de discipline de la chanteuse. Sûr que les américains, ceux qui regardent Oklahoma, écoutent Jane Froman et mangent du pop-corn, s’ils existent ailleurs que dans mon imagination, pleurent et vibrent en entendant ce Notre Père monumental (« The Lord’s Prayer ») ou « God Bless America » chanté avec un sens du spectacle qui explose allégrement toutes les conventions et la simple idée du bon goût. C’est Elmer Gantry et le final du Mirage de la vie converti en musique tout à la fois. Seul moment vraiment éprouvant, même pour moi, « I Bought Me a Cat » (dans la version Copland) parce qu’entendre la chanteuse imiter avec sérieux les cris des animaux de la ferme provoque des idées un peu trop insultantes à son égard.

Et les Anglaises alors ? Britannia se situe encore ailleurs et le bonheur que j’éprouve à écouter Felicity Palmer dans son disque de ballades victoriennes et édouardiennes est différent (la curiosité du disque de Baker avec orgue se rapproche davantage du picotement). Mais, en un sens, la leçon est la même.  Suite au prochain épisode donc.           

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Published by Le vidame - dans Richard's corner
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commentaires

Le vidame 31/05/2011 23:20



L'autre jour j'ai acheté mon premier récital de Kiri Te Kanawa. Oui. A ma décharge elle y chantait accompagné par des Mormons des airs sacrés et domestiques arrangés par Douglas
Gamley. C'était Rudel qui la dirigeait. Et le programme culminait sur Home Sweet Home en maori (authentique). Déception. Même ça elle le fait platement. Comme quoi le génie vocal d'une
Sutherland ou d'une Hallstein n'est pas donné à tout le monde. Et il ne suffit pas d'avoir une coiffure ridicule pour avoir le sens du kitsch.


Snif.   



MM. 11/03/2011 18:25



Signor, ascolta



Monsieur Taupe Cinquante 22/02/2011 21:05



Eh bien, pour l'Italienne, vous pouvez faire un copié-collé, non ? puisque vous avez l'adresse url


 


Sinon, vous avez raison, il n'aurait plus manqué que vous mélassiez Palmer et ses sœurs à cette tourbe qui chante du muësli.


 



Friedrich Rochlitz 22/02/2011 21:02



Ecoutez, mon petit bonhomme, moi j'ai théorisé il y a 2 siècles ce qu'est "le sublime pur". Ça correspond à peu près à du Palestrina. Vu ?


Alors votre soprano louche, vous me la virez tout de suite ou j'appelle Michel Parouty !


 


 



Maître Dédé 22/02/2011 21:00



Je ne peux pas me relever !


Et je ne veux pas vous rendre la croix !


(Et puis quoi encore ?)