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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 11:32

 

Agnès Giebel est définitivement passée de mode. Sa manière d’aborder le répertoire de concert, qu’elle a servi tout au long de sa carrière, sans excursion pour ainsi dire vers les terres frivoles de l’opéra (à part un ou deux Mozart d’estrade) n’est plus prisée que par une poignée de nostalgiques. Sérieux jusqu’à la platitude, apaisé jusqu’à la neutralité, angélique et asexué mais sans rien de spectaculaire (ça ne sera jamais un « ange de la mort »), son chant peut générer un ennui poli. On attend aujourd’hui davantage, dans Bach et dans Mozart, qu’une intonation aussi pure que la ligne : un peu de chair (je n’ose dire un peu de gras), un peu de variété, un peu de virtuosité, un peu d’abandon. Si je suis, pour ma part, très sensible au timbre caractéristique et obsédant de la dame et si j’ai toujours eu une faiblesse pour l’école de chant « protestante » je ne suis pas aveugle, ou plutôt sourd à ce que cette voix peut avoir d’aseptisé dans sa simplicité revendiquée.

Il existe au moins un (je suis loin de connaître l’ensemble de la discographie et beaucoup de choses ne sont pas accessibles aujourd’hui) enregistrement, cependant, où Giebel semble portée bien au-delà de ses limites expressives habituelles : la version du Paradis et la Péri de 1959 documentée par Cantus Classics. L’oratorio, lui-même, est chatoyant,  virtuose, mobile, comme à fleur de peau, extrêmement séduisant et follement romantique tout à la fois, doté d’une orchestration luxueuse et noyant ses solistes sous des chœurs monumentaux. A mes oreilles il s’agit de l’œuvre de Schumann la plus accessible, loin devant l’austère et vaguement lugubre Genoveva. La grâce lumineuse et pourtant tendue du Paradis et La Péri  est d’autant plus étonnante qu’elle se soutient sans faillir, pendant 1h30, sans que l’auditeur ne se fatigue jamais de cette rhétorique affichée du grandiose et de l’émotion. 

Je ne connais en fait que cette version, dirigée par Mario Rossi (celui des Vêpres Siciliennes avec Zadek et DFD), et après les enchantements qu’elle m’a fait connaître je craindrais presque de redécouvrir l’œuvre. Dès que Hilde Rössel-Majdan a ouvert la bouche, pour se lancer dans la première déclamation de l’Ange j’ai été saisi. Moi qui ne suis pas tout à fait sensible à cette voix un peu lourde, je l’ai trouvée d’une justesse expressive et surtout d’un impact renversants. La couleur est presque masculine (à certains moments elle ressemblait remarquablement à celle d’un ténor) et surtout d’une force irrésistible, presque surnaturelle, sans évoquer en rien une figure maternelle ou une matrone. La conviction, dans la tendresse comme dans l’autorité, qu’elle offre à ces interventions, se communique immédiatement à tous ses partenaires, dont l’investissement épouse  la flamboyance de la partition. Le timbre de Peter Witsch (« le jeune homme ») est lumineux et juvénile, contrastant avec la texture à peine plus épaisse, mais les couleurs sombres, barytonales même, presque menaçantes dans certaines inflexions, d’Heinz Hoppe, impérial comme Norman Foster qui partage avec lui un grand ton rude. Le baryton, au vibratello impressionnant, phrase superbement (précisément « avec superbe ») son arioso de la troisième partie mais le ténor ne lui cède en rien en matière de ton … et pas grand-chose en termes de grave. Le plus beau c’est sans doute Giebel, éperdue comme jamais, qui le donne. Elle est idéale de lumière et de pureté, ce qui n’est pas exactement une surprise, dans les instants les plus méditatifs, avec en plus une dimension presque enfantine ou du moins naïve qui colore sa prestation. Mais c’est son enthousiasme surtout qui éblouit : la musicienne ne semble étrangère à aucune prise de risque, et elle qui est à mille lieues vocales de Margaret Price ou d’Edda Moser, autres titulaires du rôle, se jette dans la partition avec une ardeur bouleversante. Ses dernières interventions l’entendent nager musicalement à contre-courant, malmenant son timbre, ses couleurs claires et fragiles, tendant ses aigus et ses graves pour franchir, victorieusement, la barrière de l’orchestre, du chœur et de l’écriture finalement exposée du rôle.

C’est d’autant plus méritoire que Rossi n’épargne personne, tout à sa lecture extrêmement directe et colorée de la partition. Il  y a dans la discographie de l’œuvre de très grands noms (Giulini, Harnoncourt, Sinopoli entre autres), quand j’entends ce qu’une personnalité plus modeste, peut en faire, je ne doute guère du génie de Schumann.  Les nuances de l’orchestre et du chœur (très massif) se situent probablement trop systématiquement entre le mezzo-forte et le fortissimo, mais le dramatisme, l’énergie, l’embrasement du geste musical emportent l’auditeur ravi vers un final à mi chemin entre le paradis et l’orgasme. C’est, en quelque sorte, tout le propos du livret.  

Edit : Je réécoute en ce moment même la dernière partie de l’oratorio et je reste sur ce sentiment superlatif, en ce qui concerne Giebel évidemment, même crucifiée par « Freud’, ew’ge Freude » (j’y trouve ses aigus superbes), mais aussi Hoppe décidemment grandiose, plus Saint-Pierre que permis, quand le paradis s’ouvre à la Péri. Je vais passer à la Messe  de Sainte-Cécile (suite au prochain épisode) pour me délasser un peu.

 

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Agnes Giebel 05/05/2017 11:45

Eh bonjour, monsieur du Vidame ! Je suis passée de mode, c'est vrai, mais là, voyez-vous, je suis passée tout court. Et comme je suis en belle humeur, je dirais même que j'ai péri ! Bisous !!!

l'Ange de Ste Gudule 23/07/2012 13:04


Ah bon ?! alors je n'ai rien dit, surtout que ce que chante Hoppe, c'est du lourd question chansons.

Le vidame 23/07/2012 12:55


Justement l'achat et la tentative d'écoute du coffret Membran Rothenberger me rend vraiment méfiant quant à ce répertoire de variété. A la troisième plage j'étais déjà fatigué. Et comme
j'ai déjà la Margarethe avec Stader ...

l'Ange de la Ste Brigitte 23/07/2012 11:35


P.S. 3 cd sur 4 sont remplis par des chansons et de l'opérette, apparemment le cd 4 est réservé à l'opéra (Mozart, Auber, Puccini, Bizet, etc.). Le sommaire au verso du coffret ne donne qu'une
partie des plages pour chaque disque. Je parie qu'il comprend des extraits en allemand de Faust avec Stader (ancien disque DG avec Kim Borg et Waechter).

l'Ange de la Ste Brigitte 23/07/2012 00:15


TADAAAAAAAAAAM !


 


http://www.jpc.de/jpcng/classic/detail/-/art/Heinz-Hoppe-Die-Stimme-mit-Herz/hnum/2767911


 


Avec de vrais morceaux de Stader dedans