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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 13:06

 

 

 

N’oublions jamais ce que nous devons à Madame de Staal-Delaunay ou à Madame de Caylus. Elles, et quelques autres, nous ont offert la langue idéale du début du XVIIIème sur le plateau doré de leur amabilité littéraire. Un lecteur oisif et ennuyé sera toujours assuré de trouver dans leurs souvenirs, au hasard des feuillets, des pages qui ont le mérite éminent de l’aisance autant que celui d'une parfaite correction de style.

En vérité je n’aime pas mieux l’une que l’autre, mais je préfère Sceaux à Marly. Je crois d’ailleurs qu’on devrait bercer chaque petit Scéen avec quelques anecdotes extraites des mémoires de madame de Staal.  Cela le dispenserait, sans doute, de lire plus tard Malraux, Simenon et Marc Levy.

 

Histoire d’une chute :

« Je ne mets pas ici la lettre foudroyante que m’écrivit madame de la Ferté quoique je l’aie encore parce qu’elle ne m’a paru digne ni d’elle ni de moi. Elle me marquait de me rendre le lendemain matin à Sceaux pour qu’elle me présentât elle même à leurs altesses sérénissimes. Ma sœur m’apprit après m’avoir remis ces deux lettres qu’une femme de chambre de madame la duchesse du Maine s’était retirée qu’on avait jugé que cette place serait assez bonne pour moi dont l’éclat était passé, que la duchesse de la Ferté, y trouvant l’occasion de se venger, avait appuyé la proposition et se faisait un régal de me présenter sur ce pied là.

Je vis ma perte dans cet événement et je sentis que le caractère indélébile de femme de chambre ne laissait plus de retour à ma fortune. Cependant il n’y avait pas moyen de reculer. Je ne pouvais ni démentir les démarches que j’avais faites pour être à madame la duchesse du Maine, ni insister sur les conditions avec une personne comme elle. Je me voyais haïe de la duchesse de la Ferté autant que j’en avais été aimée sans appui sans ressource. Il fallut subir le joug.  

Je me rendis donc à Sceaux aux ordres de la duchesse. Elle me mena comme en triomphe et me présenta à la princesse qui à peine jeta un regard sur moi. Elle continua de me traîner attachée à son char chez toutes les personnes à qui je devais être présentée. Je la suivais avec la contenance d’un captif vaincu. Ce cérémonial achevé elle me dit que je n'avais plus besoin d’elle et qu’elle ne voulait avoir à l’avenir aucune relation avec moi. Je ressentais encore plus la perte de son amitié que les effets de son ressentiment.  Je passai ce premier jour dans un égarement d’esprit qui ne m’en a laissé aucun souvenir distinct. Je sais seulement que je fus étrangement surprise en voyant la demeure qui m’était destinée. C’était un entresol si bas et si sombre que j’y marchais pliée et à tâtons, on ne pouvait y respirer faute d'air ni s'y chauffer faute de cheminée. Ce logement me parut si insoutenable que j’en voulus faire quelque représentation à M. de Malezieu. Il ne m’écouta pas. A toutes les prévenances qu’il m avait faites, à toute l’estime qu’il m'avait témoignée, succédèrent les dédains qu’on a pour la valetaille. Je ne m’y exposai plus. Tous ceux qui m’avaient recherchée dans la maison m’abandonnèrent de même dès que j'y fus mise à si bas prix. »

 

Histoire d’une ascension :

"La petite époque que j’ai marquée fut pour moi le commencement d’une vie plus agréable à tous égards. L’altesse sérénissime s’abaissa à me parler et s y accoutuma. Elle fut contente de mes réponses compta mon suffrage, je m’aperçus même qu’elle le cherchait et que souvent quand elle parlait ses yeux se tournaient vers moi et observaient mon attention. Je la lui donnais tout entière et sans effort, car personne n’a jamais parlé avec plus de justesse de netteté et de rapidité ni d’une manière plus noble et plus naturelle. Son esprit n’emploie ni tours ni ligures ni rien de tout ce qui s’appelle invention. Frappé vivement des objets il les rend comme la glace d un miroir les réfléchit sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.  J’avais donc beaucoup de plaisir à l’entendre et depuis qu’elle y prit garde elle m’en sut gré. L’élévation de sa famille était alors au plus haut point où elle avait pu la porter. Toujours occupée depuis qu’elle avait épousé M. le duc du Maine à lui procurer et à ses enfants un rang égal au sien de degrés en degrés, ils étaient parvenus à tous les honneurs des princes du sang et ils obtinrent à la faveur des conjonctures ce fameux édit qui les appelait eux et leur postérité à la succession à la couronne. La perte précipitée de tant de princes de la famille royale avait motivé et facilité ce projet qui s’exécuta alors sans contradiction et qui en fit tant naître par la suite.

Mais cette prospérité présente, qui ne laissait pas apercevoir la chute qu’elle préparait, répandait la joie dans sa cour. Le goût de la princesse pour les plaisirs était en plein essor et l’on ne songeait qu’à leur donner de nouveaux assaisonnements qui pussent les rendre plus piquants. On jouait des comédies ou l’on en répétait tous les jours. On songea aussi à mettre les nuits en œuvre par des divertissements qui leur appropriés. C’est ce qu’on appela les grandes nuits. Leur commencement, comme de toutes choses, fut très simple. la duchesse du Maine qui aimait à veiller passait souvent la nuit à faire différentes parties de jeu. L’abbé de Vaubrun, un de ses courtisans les plus empressés à lui plaire, imagina qu’il fallait, pendant une des nuits destinées à la veille, faire paraître quelqu’un sous la forme de la Nuit enveloppée de crêpes, qui ferait un remercîment à la princesse de la  préférence qu’elle lui accordait sur le jour, que la déesse aurait un suivant qui chanterait un bel air sur le même sujet. L’abbé me confia secret et m’engagea à composer et à prononcer la harangue représentant la divinité nocturne. La surprise fit tout le de ce petit divertissement. Il fut mal exécuté de ma part, la  frayeur de parler en public me saisit et je me souvins très mal de ce que j’avais à dire. Cependant l’idée en fut applaudie et de là vinrent les fêtes magnifiques données la nuit par différentes personnes, à madame la duchesse du Maine. Je fis mauvais vers pour quelques unes, les plans de plusieurs autres et fus consultée pour toutes. J’y représentai, j’y chantai, ma peur gâtait tout et l’on jugea plus à propos de ne m’employer que pour le conseil à quoi je réussis si heureusement que j’en acquis un grand relief.

La dernière de ces fêtes fut toute de moi et donnée sous mon nom quoique je n'en fisse pas les frais. C'était le bon Goût réfugié à Sceaux* et présidant aux diverses occupations de la princesse. »

* C’est moi qui souligne. Le bon Goût réfugié à Sceaux … ça pourrait être le titre de ces mémoires.

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Published by Le vidame - dans Littérature
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commentaires

Eddy Schmerz 29/01/2010 14:36


Ah, vous voilà donc !!
J'étais passé à votre domicile, mais il n'y avait personne :
http://baguenaudes.over-blog.org/article-36905140.html


Le vidame 29/01/2010 11:43


"Parfaite correction de style", vous êtes bien mesquin dans votre éloge. Ou seriez-vous de ceux que gêne l'incorrection du petit duc ?"

Le style du Petit Duc est parfait. C'est une délicieuse opérette.

J'admire profondément ces gens qui maîtrisent suffisemment leur langue pour qu'elle saisisse à ce point actions et réflexions. La simplicité touche ici la pensée et pour moi ce serait impossible
sans cette "correction de style", le plus grand éloge que je puisse faire.

Madame de Genlis dira qu'après cette littérature il n'y aura plus, en France, que "galimatias". Mais elle avait un contentieux important avec les Lumières.


Le vidame 29/01/2010 11:28


"j'avoue que ça a de la gueule."

Oui, mais moins que Jorge Rivero, quand même ...


Bajazet 29/01/2010 03:57


"Parfaite correction de style", vous êtes bien mesquin dans votre éloge. Ou seriez-vous de ceux que gêne l'incorrection du petit duc ?
Vous me permettrez de considérer plutôt son économie des mots, cette restriction sans sécheresse. C'est comme pour le geste : de là naît la grâce avec la force. Un peu comme Simenon, quoi.


Tom Peeping 28/01/2010 23:34


Je viens de lire "Histoire d'une chute" à haute-voix : j'avoue que ça a de la gueule.