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14 novembre 2010 7 14 /11 /novembre /2010 15:14

J’aurais aimé pouvoir répondre au défit d’Amurat (à savoir parler de Trudeliese Schmidt dans le Richard’s corner). A défaut quelques lignes sur Sumi Jo me semblent de saison. D’autant plus que j’ai acheté le récital en question « Carnaval » (Decca, 1994 pour la première édition, la mienne date de 2004, en collection économique) après avoir appris qu’Amurat en personne se l’était procuré … sur les conseils d’un chevalier des Grieux, mais quand même … J’avais, en ce qui me concerne, quelques extraits du dit récital dans une compilation au titre saisissant de « Coloratura spectacular ». Comme « Carnaval » le disque s’achevait avec les variations sur l’air du Carnaval de Venise, vu par Massé dans sa Reine Topaze. Dans ma chambre d’étudiant j’écoutais ce passage en boucle, de plus en plus fort, jusqu’à ce que mes voisins cognent sur les murs en me menaçant de mort lente.

La précision infaillible de Jo, sa longueur de souffle absolument phénoménale dans les traits virtuoses (qui n’était pas un artifice de studio, je l’ai constaté en l’entendant en récital au TCE), la conjonction d’un timbre immaculé et poli, joli et lisse, minéral presque et d’un souci permanent de maîtrise vocal même perdue dans une tempête de dentelles me donnait un sentiment glorieux et galvanisant de réussite. Ce n’est pas le grelot fragile des cocottes (le vibrato est idéal), ce n’est pas non plus la fièvre des doubles croches dominées par les grandes formats. C’est plutôt le vertige de l’instrumentalisation parfaite et quasi  mathématique d’une voix qui donne l’impression d’être à la fois mince, tenue mais d’une solidité inaltérable. Au lieu d’être expansive, la virtuosité de Jo  est comme concentrée et les suraigus sont le fruit d’une émission dense, placés un peu haut au risque de devenir légèrement nasillards. Mais de telles qualités, indispensables ici évidemment, ne sont pas suffisantes dans un répertoire d’Opéra Comique qui exige un sentimentalisme et une grâce vocale que le souffle, le trille (celui-ci exécuté  sans jamais faillir, même si de plus beaux existent), la vocalisation et l’aisance ne peuvent remplacer (Sutherland, autre voix techniquement d’acier, mettait à son répertoire français une espèce de coquetterie roucoulante qui faisait mouche.) Dans la Sévillana de Don César de Bazan  qu’un Massenet écrit avec une plume de vingt ans, on ne trouvera pas le sourire sauvage et les fêlures attachantes de Galli-Curci. Voix aquatique, Jo sera plus à l’aise dans la rêverie vocale, le somnambulisme des notes. Paradoxalement un des meilleurs moments du disque est l’air de Madame Chrysanthème de Messager, dénué d’exigences virtuoses mais dans lequel la chanteuse peut faire valoir des pianissimo et des sons filés lumineux et soutenus qui épousent directement la caractère sensible et délicieusement mièvre de la musique. Partout, d’ailleurs, on la sent attachée (c’est une constante chez elle) à comprendre et à faire entendre non pas tant les mots (d’ailleurs le français est assez précis mais assez peu éloquent) que l’école. Si parfois elle échoue, pour une question de matière et de choix (la Sevillana déjà évoquée ou l’ariette de L’Amant Jaloux qui est impeccablement chantée, mais fleurie de manière un peu trop systématique pour rendre justice aux intentions de Grétry), on ne pourra qu’être sensible à la retenue un rien moqueuse des airs à oiseaux -«Le Couplet du Mysoli » ou « La Chanson du canari » aux titres éloquents- avec leur facilité peu ambitieuse de romances louis-philippardes (ai-je déjà dit à quel point j’aimais le mot « Louis-philippard » ? Non ? Je le dois à Alex, qu’il en soit remercié), résolument différente des éclats affichés par Thomas dans Le Songe d’une nuit d’été, Adam dans Si j’étais roi -le « Grand Air » est particulièrement spectaculaire dans l’écriture comme dans l’interprétation- ou Hérold dans Le Pré aux clercs, à mon sens le plus air du corpus. Alors même que les figures mélodiques sont, au fond, identiques, la voix semble se plier à des exigences différentes, hausser le ton, s’imposer dans les récitatifs, la vocalisation se déploie de manière plus imaginative (la diction est aussi moins claire même s’il ne s’agit jamais d’ignorer les voyelles pour unifier les couleurs. Mais l’unité et l’accentuation des mots est menacée) et on pressent que le travail philologique avec Bonynge a dû être très important.

Bonynge justement dirige toutes cette musique comme un accompagnement de ballet (ce qui est plutôt un compliment) pour sa prima ballerina, ou plutôt sa prima donna. Tout est résolument dansant, bien marqué, profus et sans jamais s’effacer -à défauts d’audaces harmoniques le bouquet de compositeur retenus semblent tenir à jouer des couleurs de l’orchestre et à valoriser certains instruments : il serait dommage que cela se perde dans la direction- entoure délicatement la chanteuse dont l’ampleur n’est pas dévastatrice. Et puis le sourire n’est jamais très loin.

Un peu plus tard et toujours avec Bonynge, dans l’intégrale du Domino noir, par exemple, Sumi Jo sera à peu près devenue indépassable dans ce répertoire. A sa musicalité innée et à sa séduction vocale, elle aura ajouté ce qui est nécessaire d’esprit et de français.                    

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Published by Le vidame - dans Richard's corner
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commentaires

Nicolas (de) Peyrac 15/11/2010 00:19



Salut toi, mon ancêtre Geoffrey (avec un G, comme le Point) n'est plus trop en état de marche, mais si tu veux, j'ai du temps libre, et même si je ne sais pas bien ardre comme celui que tu as
connu, je peux te tenir compagnie dans la cale.



Angélique 14/11/2010 23:28



J'ai froid , Jeoffrey!



Frederic Lefebvre 14/11/2010 21:39



Je n'ai rien à déclarer sur Sumi Jo Dalton, mais je voudrais quand même profiter du Richard's Corner pour célébrer la succession de Mme Alliot-Marie au ministère de la Justice.


 



Le vidame 14/11/2010 19:16



Quelle musicienne, mon Dieu ! J'écoute son récital baroque qu'on peut imaginer a priori totalement hors sujet. Et pourtant la manière dont elle prend exactement la couleur et le ton du répertoire
qu'elle aborde est prodigieux. Le geste grave et âpre du lamento italien aussi bien que la simplicité de ce qu'on espère dans certains Purcell. Et Let The Bright Seraphim est le plus varié, le
plus élégant (c'est essentiel dans de la musique décorative de la sorte) et le plus imaginatif que j'ai jamais entendu.  


http://www.youtube.com/watch?v=b3x0xurGBz8&translated=1