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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 14:21





Encyclopédie subjective du cinéma


J’ai renoncé, je dois bien l’avouer, à continuer la promenade de manière organisée et alphabétique. Certains films jurent avec certaines saisons et je suis trop sensible à cet élément pour aller contre cette évidence. Une île au soleil qui ne figurait pas à la base dans le projet, est un « film exotique », il a donc l’avantage, de notre côté de l’Atlantique et de l’Equateur de se prêter à tout, sans broncher.   

Encore un film dont la réputation est désastreuse et qui n’est cité dans les encyclopédies du cinéma que parce que pour les lettres de menaces que reçurent Joan Fontaine et Harry Belafonte parce qu’ils jouaient avec trop de conviction l’amour interracial à l’écran. Robert Rossen, célèbre pour des films « adultes », « engagés », « masculins » s’essayait au mélodrame sur fond de cartes postales, adaptation d’un best seller plus ou moins scandaleux et sous la houlette du grand Nabab de la Fox qui fera du film un projet personnel et qui tiendra à ce que cela soit bien visible dès le générique qui titre « Daryl Zanuck’s Island in the sun » avant une entrée en matière spectaculaire, qui exploite au maximum le Scop dont la Fox était si fière et le public si friand. Le ciel et la mer. Du bleu à perte de vue et jusqu’à l’écœurement, au son d’une de ses mélodies si bien galbées dont les années 50 ont gardé le secret.

Tournage en extérieurs naturels et cela se sent. Le soleil du titre n’a pas d’ailleurs été si facile à apprivoiser et il éteint quelque peu le technicolor, le noie sous sa clarté franche, le pastelise même et les héros, blancs comme noirs, sont presque ternes d’autant que le réalisateur, soucieux d’exploiter au maximum le cinémascope, nous tient éloigner d’eux, en dehors de quelques plans furtifs qui, par contraste avec le reste, sont comme des viols de l’intimité des acteurs. Ils sont presque tous remarquables, comme naturellement saisie dans leur simplicité de personne et pas de star ou de comédien. Le seul qui compose, James Mason dans un rôle pour lequel il est de toute manière trop âgé, frise plus d’une fois le ridicule. Etonnant de la part d’un aussi grand acteur qui ne cacha cependant pas l’ennui que ce projet suscitait chez lui. Mais le spectateur n’a aucune difficulté à admettre que l’élégante Diane Wynyard soit une dame de la bonne société, à s’attacher au couple Boyd-Collins (cette dernière n’ayant peut-être jamais été aussi convaincante qu’en jeune fille mignonne, mais finalement banale et qui rêve d’ailleurs et d’autre chose), à apprécier le charisme de Belafonte, monolithique dans son jeu comme son personnage l’est dans son attitude et que Rossen filme comme un demi-dieu dans certaines séquences où il écrase sa partenaire en contre-plongée. Fontaine dans son emploi, systématique ces années là, de plus-si-jeunes-femmes-sophistiquées-mais-capable-de-sentiments est totalement dépourvue de la sécheresse dont elle fait parfois preuve et Dorothy Dandridge, deux ans après Carmen Jones, réussit l’exploit d’offrir avec grâce la chaleur et la beauté de son personnage tout en restant superbement pudique. Rendons d’abord grâce à Rossen d’avoir su aussi bien diriger ses acteurs dans des rôles aussi violement stéréotypés.

On ne voudra pas, pour autant, oublier tout le reste, car  à défaut d’être un grand film, Une ile au soleil est de l’excellent cinéma. Non pas que le réalisateur transcende son matériel ou ne l’utilise que comme un prétexte. Mais il l’exploite avec honnêteté et rigueur, dynamisant la narration, entremêlant les fils d’une intrigue choral sans jamais perdre la clarté de son propos et propose pour chaque scène un véritable travail de metteur en scène. A l’évidence les cadrages ont été soigneusement réfléchis, mais ce à quoi j’ai été le plus sensible est sans doute le soin extrême apporté au son et à son montage, l’un des plus parfaits qu’il m’ait été donné d’entendre. L’île des Caraïbes qui sert de cadre aux amours malheureuses d’un groupe social  multiple mais huppé et/ou important ne semble jamais connaitre le silence et les bruits, ou plutôt les bruissements, autant que la moiteur ne peuvent que conduire les personnages à l’étouffement, à la haine de soi et des autres, au désir d’isolement et dans un cas précis à la folie paranoïaque. Elle ne peut être que le royaume de l’insatisfaction et des avions qui en décollent pour aller vers d’autres rives, Rossen fait des oiseaux de paix libérateurs que les terriens captifs et englués contemplent depuis le sol, le visage tendu.   

Une île au soleil est sagement disponible en Z1, avec une piste française, mais sans sous-titres à la version anglaise.
      

 

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Published by Le vidame - dans Cinéma
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commentaires

Le vidame 08/06/2010 12:06


Non je n'en suis pas si sûr non plus. Mais ça fait partie de ce qu'on veut faire croire aux spectateurs sans doute.

Dans tous les cas le couple mixte formé par Dandrige et son compagnon est difficilement promis à un avenir simple.

Heureux que ça t'ait plu. Il me reste à attendre l'avis de Cathy, maintenant. ;-)


Tom Peeping 05/06/2010 00:41


La chaleur parisienne et ton texte m'ont donné envie de découvrir cette "Ile au Soleil", ce que je viens de faire en DVD. J'ai n'ai pas pu m'empêcher de rire de bon cœur plusieurs fois au
déséquilibre entre la volonté politique du propos et l'outrance des stéréotypes, dignes d'Harlequin. Mais quel casting et quel sens de la composition en Cinémascope ! Je suis d'accord avec toi sur
presque tout, sauf que je ne suis pas sûr que le départ des deux couples pour l'Angleterre à la fin du film leur réserve des jours meilleurs. La hiérarchie des classes la-bas ne vaut pas mieux que
celle de races ici. Et cette autre île, elle, n'est pas au Soleil.


Le vidame 18/03/2010 12:30


Sous votre masque de marquise, votre culture est illimitée ma parole !


Angelica, Marchesina degli Angeli 17/03/2010 20:02


Certes. Mais Robert Rossen je le préfère dans le rôle de Jeoffrey de Perrac!


Le vidame attentif 16/03/2010 14:08


Tiens c'est interessant cette remarque :

"l'irrespirable pesanteur"

Tu penses à quels films ?