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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 14:12

 

 

 

 

Je sors du silence imposé par le quotidien. Peut-être que les lecteurs égarés ignorent encore que Sena Jurinac est morte le 22 novembre dernier. Elle avait confisqué, à mes yeux, à peu près tous les rôles qu’elle avait abordés et que le disque nous a rendus (il ne manque d’ailleurs pour ainsi dire rien, à ma connaissance). Chez Mozart d’abord le Chérubin légendaire chez Karajan, avec le soutien à peu près incomparable qui fut le sien, plus ardent que permis, plus garçon que possible et, toujours dans Les Noces, sans passer par la case Suzanne, une comtesse d’une présence monumentale, d’un poids, d’une évidence dans son rondo qui fait qu’en regrettant peut-être la ligne suspendue de certaines autres, on a l’impression de ne jamais avoir entendu ces mesures aussi bien chantées, aussi royalement émises. Il y a eu un peu de son destin dans ce passage chez la chanteuse d’un rôle à un autre au cœur d'un même opéra. Après Dorabella (qui précisément n’est pas documenté et qu’elle chanta avec Seefried) ce fut Fiordiligi, par laquelle je l’ai découverte. Dans les rééditions Testament de ses gravures pour EMI : les Quatre derniers lieder, Marenka, Jeanne d’Arc … quelques passages de Cosi pour lesquels elle montrait qu’à la plus belle projection du monde rien ne faisait défaut, et surtout pas le grave. Après Elvira on aura Donna Anna. Les deux royales, la première carrément surnaturelle d’aisance et de flamme en live avec Böhm, plus réservée (Kaminski parlait d’une présidente Tourvel, la comparaison me semble très juste)  mais tout aussi charnue, pleine, éclatante, de timbre au studio avec Moralt. Pour Anna, avec Fricsay, elle était parfois à court de tout, de souffle, de vocalises, d’aigus (lesquels on souvent été tendus), mais si fièrement noble dans le duo avec Don Ottavio, tournant le dos aussi bien à l’hystérie qu’au marbre, haute, concentrée, dense … désirable aussi comme tout ce qu’on devine moins imprenable que l’extérieur ne le laisse pressentir. Le parcours ne s’arrête pas là : Pamina (et la première dame, pas la Reine, quand même) dans la Flute Enchantée et surtout, nouveauté, on le sait, Ilia puis Elettra dans Idoménéo. Les airs, gravés pour EMI encore, de la princesse troyenne font partie de ces merveilles du disque auxquels on revient toujours pour humer ce qu’une artiste peut faire de plus grand : la respiration profonde qui fait sourdre le son de tout le corps, l’inaltérable force du phrasé, le grand voile du timbre, la tenue de la voix, merveilleuse parce qu’elle émerveille vraiment, la sérénité tragique, même dans les instants de paix, de la sacrifiée. En sœur d’Oreste elle faisait preuve des caractéristiques inverses avec des qualités de poésie comparables. Le timbre est toujours capiteux, mais il devenu plus sombre. La chanteuse refuse toujours de convulser, mais approfondit plutôt le caractère concentré de sa voix et de son phrasé. Ainsi projetée vers le bas, vers le puissant, vers le grave, Jurinac devient tellurique, et même démoniaque, elle qui d’ailleurs ne jamais rien moins qu’une de ces voix angéliques à laquelle ont associe certains Mozart ou même les Wagner blonds.

 

Chanter le Salzbourgeois à Vienne n’allait pas sans chanter Strauss. Jurinac ne sera pas Arabella (ni Zdenka qui fut en projet avec Seefried en grande sœur) pour laquelle elle semblait vocalement faite, ni la comtesse de Capriccio. Pas d’Ariane, mais un Compositeur (célèbre et célébré, mais que je ne connais pas). Et avant la Maréchale, Oktavian, mon premier, avec Kleiber et le fantôme de Reining (sans oublier Güden) et définitivement le meilleur, le plus chevaleresque, le plus vivant, le phrasé et les mots bondissant avec en plus la couleur parfaite, un peu étrange, pour la « Présentation ». De Wagner il ne reste presque rien, elle fut Senta à Strasbourg et s’appropria certainement (mais de mémoire) Freia, Gudrune, un fille du Rhin, une Norne (la troisième évidemment) … j’écoute, grâce à la magie d’Internet, ses airs de Sainte Elisabeth (en meilleur son que ce que je pensais) à Milan. En 1967 la voix ne porte pas son âge, ni pour l’ampleur, ni pour le grain et je constate encore une fois l’effet absolument physique que produit sur moi cette voix qui donne toujours le sentiment de la splendeur en conquérant de haute lutte les cimes de sa tessiture. Plus princesse qu’aucune Elisabeth que je connaisse, plus grande, davantage statue que vitrail, avec quelque chose romain, d’impérieux, dans Dich, teure Halle. Des grands Allemands (je mets de côté le lied et l’opérette dont je parle trop mal et que je ne connais pas si bien) elle abordera aussi Beethoven (Fidelio avec le doublon Marcelline/Léonore, j'évoquerai un peu plus tard de cette dernière prise de rôle, je viens d’acquérir le disque), Weber (Agathe, en italien et en Italie au moins. Un disque témoigne) et Gluck : Eurydice (avec Simionato et Karajan !) et Iphigénie en Tauride (elle aurait été une parfaite Clytemnestre). De son Iphigénie tardive et en français (difficilement compréhensible, à dire vrai) j’ai déjà dit l’éclat laiteux, c'est-à-dire un peu opaque, et la tension souveraine qui transforme chaque moment potentiellement difficiles en trouvailles de phrasé.

 

La discographie, pirate, est donc immense et je suis loin, même en m’éloignant des compositeurs de ses pays d’adoption, de tout avoir écouté. Il y a une Manon avec Dermota que je ne connais pas, il y a deux Tatiana, dont une que je possède, mais la musique de Tchaïkovski me parle si peu que je n’ai rien à en dire et une Lisa (en italien encore si j’en crois la pochette) et une Marina en russe. Et puis il y a aussi les Italiens : peu, mais si marquants. D’abord son Elisabetta de Don Carlos, un autre chef d’œuvre de musicalité et d’interprétation, qu’elle donna à Salzbourg, pour Karajan, dans une tessiture si idéalement appariée à ce que sa voix avait de meilleur ces années là (le registre central d’une solidité à toute épreuve, l’assise du grave, la chaleur, la noblesse, la tendresse presque maternelle) qu’elle a donné à nouveau une vision à peu près définitive du rôle (hélas massacré par les coupures), sans s’agiter encore (l’appel à la justice du roi est impérial) mais sans empêcher la palpitation du cœur (cette reine n’a rien d’un marbre). On pourrait compléter par les extraits de la Force du Destin (elle a chanté le rôle en live), bien connus au disque ou sur youtube et qui sont parfois complétés par Amelia du Bal Masqué (le grave encore) ou par Aïda qui lui est moins congénitale sans doute mais qui, en 1950, prise pour « Ritorna Vincitor », à un tempo infernal qu’elle maîtrise d’un battement de voix, sans jamais donner l’impression du brouillon ou du superficiel, enivrée de la hardiesse de sa projection, écrasante de grandeur et pourtant juvénile, délivrant une nouvelle leçon de phrasé (ce fameux « legato de l’essoufflement » dont parle Tubeuf) et d’émission et montrant à nouveau ce que son instinct musical pouvait avoir d’infaillible, capable de servir n’importe quelle musique avec une spontanéité jaillissante. Avec ces atouts il est donc tout naturel qu’elle ait servi aussi bien Tosca (une des seules que j’écoute, mais d’abord, il est vrai, pour me repaître du timbre, même dans un opéra que je déteste) que Butterfly et Butterfly que Suor Angelica, cette dernière en allemand et pour la télévision (avec Höngen, extraordinaire), sans la fièvre angoissante de Seefried, mais avec dans la voix l’ineffable grâce de la maternité, lumineuse jusqu’à dans la souffrance, tendre encore jusqu’à dans la révolte, avec les vagues successives du timbre pour enflammer « Senza mamma », assumant le vibrato (pratiquement imperceptible dans Mozart) et le slancio du modèle italien, la noblesse en plus. Décidemment et à la relecture : noblesse, aristocratie, royale et impériale … Jurinac règne chez moi sans partage. La Reine est morte, donc, mais quand je crie « Vive la Reine » c’est parce que je sais que les disques la rendent immortelle.     

 

 

 

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Monsieur Taupe 29/10/2012 00:58


Bon, eh bien voilà, pour la Toussaint :


http://www.jpc.de/jpcng/classic/detail/-/art/Giacomo-Puccini-1858-1924-Suor-Angelica/hnum/3195898


 


 

Monsieur Taupe 23/08/2012 01:42


Entretien continu (1 heure) avec Sena Jurinac dans l'émission tv d'August Everding :


http://www.youtube.com/watch?v=1TCaZyqHajE


(désolé pour les non-germanophones, mais enfin tant de choses de la personne sont données à sentir)


 


Bonne nouvelle : une âme généreuse met depuis peu en ligne sur Youtube quelques-unes de ces entretiens de l'émission Da Capo dans les années 70-80, et sans les tronçonner en 4 ou 5 comme il est
d'usage, mais surtout en rendant accessibles certains entretiens qui n'avaient pas paru sur le Tube. Sont déjà disponibles : Dermota, Hans Hopf, Silja, Varnay. Donc on peut espérer voir bientôt,
dans la même série, Seefried (captivante), Dernesch, Ochman, mais aussi Maria Stader, Mödl ou Köth, puisque toutes ont eu leur tour. Entre autres.

Le vidame 08/12/2011 20:51


Ah mais vous savez que timbrunage et voluménage sont les deux mamelles d'une bonne Donna Anna.


C'est ce qu'on appelle aussi la poule dans le pot.

Monsieur Taupe 08/12/2011 01:16


« Pour Anna, avec Fricsay, elle était parfois à cours de tout, de souffle, de vocalises, d’aigus (lesquels on souvent été tendus), mais si fièrement noble »


 


Remarquez, aujourd'hui (suivez mon regard) on diffuse des Anna à court de souffle, d'intonation précise, de tenue mais d'abord de dess(e)in et de noblesse, dont la seule vertu est à peu près
d'avoir du timbre bien riche plein la bouche (à en faire des tartines), et on applaudit. Eh oui, les cocottes ne sont pas toujours où on croit.


Poule ! PAN !


 


(Je me disais aussi en entendant Frittoli et surtout ce malheureux Filianotti que l'italianità, quand c'est en bois, en plaqué même, ça craint un max. Le premier qui dit du mal de l'Ottavio de
Schreier, je lui casse la pipe.)


 


 

Monsieur Taupe 05/12/2011 00:08


Oui, le Freischütz publié (couramment disponible dans le commerce, comme la Dame de pique de Florence) est en effet de Turin, mais ce n'est pas un live scénique : concert de la RAI en 55. Jurinac
a chanté Agathe sur scène l'année suivante à Venise, avec le même chef (V. Gui).


 


Concernant les airs que Jurinac chanta en audition, c'est quand même avec l'air de Butterfly (ajouté à Pamina, Agathe et Elsa en effet) que son engagement à Vienne par Böhm s'est décidé,
apparemment. Reste que Jurinac a chanté 11 fois Pamina à l'Opéra de Vienne entre 53 et 58. (Et il y aurait beaucoup à dire sur la prétendue passivité de Pamina, mais ce n'est pas vraiment la
question)