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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 19:50

 

 

J’en reviens à l’entrevue du roi et de la reine. Cette princesse était seule dans l’appartement de ce prince lorsqu’il arriva. Du plus loin qu’il l’aperçut il lui cria : votre indigne fils n’est plus, il est mort ! Quoi s’écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer ? Oui vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. La reine alla la chercher je profitai de ce moment pour la voir. Elle était toute hors d’elle même et ne discontinuait de crier :  mon Dieu ! mon fils ! mon Dieu !  mon fils ! La respiration me manqua et je tombai pâmée entre les bras de Mme de Sonsfeld. Dès que la reine eut remis la cassette au roi, il la mit en pièces et en tira les lettres qu’il emporta. La reine prit ce temps pour rentrer dans la chambre où nous étions. J’étais revenue à moi. Elle nous conta ce qui venait de se passer m’exhortant à tenir bonne contenance. La Ramen releva un peu nos espérances en assurant la reine que mon frère était en vie et qu’elle le savait de bonne main.

Le roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes tous pour lui baiser la main mais à peine m’eut il envisagée que la colère et la rage s'emparèrent de son cœur. Il devint tout noir, ses yeux, étincelaient de fureur et l’écume lui sortait de la bouche. Infâme canaille, me dit-il, oses-tu te montrer devant moi, va tenir compagnie à ton coquin de frère. En proférant ces paroles il me saisit d’une main, m’appliquant plusieurs coups de poing au visage, dont l’un me frappa si violemment la tempe que je tombai à la renverse et me serais fendu la tête contre la carne du lambris si Mme de Sonsfeld ne m’eût garantie de la force du coup en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans sentiment. Le roi, ne se possédant plus, voulut redoubler ses coups et me fouler aux pieds. La reine, mes frères et sœurs et ceux qui étaient présents l’en empêchèrent. Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le temps à Mme de Kamken et de Sonsfeld de me relever. Ils me placèrent sur une chaise dans l’embrasure de la fenêtre qui était tout proche. Mais voyant que je restais toujours dans le même état, ils dépêchèrent une de mes sœurs qui leur apporta un verre d’eau et quelques esprits à l’aide desquels ils me rappelèrent un peu à la vie. Dès que je pus parler, je leur reprochai les soins qu’ils prenaient de moi, la mort m’étant mille fois plus douce que la vie dans l’état où les choses étaient réduites.

 

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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 17:21

 

 

« Si j’avais quelque chose à saler ? se dit-elle. Je ne veux pas saler du pain ; il me faudrait de la viande ou du poisson… Oh ! la bonne idée ! Je vais saler les petits poissons de maman ; j’en couperai quelques-uns en tranches avec mon couteau, je salerai les autres tout entiers ; que ce sera amusant ! Quel joli plat cela fera ! »

Et voilà Sophie qui ne réfléchit pas que sa maman n’aura plus les jolis petits poissons qu’elle aime tant, que ces pauvres petits souffriront beaucoup d’être salés vivants ou d’être coupés en tranches. Sophie court dans le salon où étaient les petits poissons ; elle s’approche de la cuvette, les pêche tous, les met dans une assiette de son ménage, retourne à sa petite table, prend quelques-uns de ces pauvres petits poissons, et les étend sur un plat. Mais les poissons, qui ne se sentaient pas à l’aise hors de l’eau, remuaient et sautaient tant qu’ils pouvaient. Pour les faire tenir tranquilles, Sophie leur verse du sel sur le dos, sur la tête, sur la queue. En effet, ils restent immobiles : les pauvres petits étaient morts. Quand son assiette fut pleine, elle en prit d’autres et se mit à les couper en tranches. Au premier coup de couteau les malheureux poissons se tordaient en désespérés ; mais ils devenaient bientôt immobiles, parce qu’ils mouraient. Après le second poisson, Sophie s’aperçut qu’elle les tuait en les coupant en morceaux ; elle regarda avec inquiétude les poissons salés ; ne les voyant pas remuer, elle les examina attentivement et vit qu’ils étaient tous morts. Sophie devint rouge comme une cerise.

Les Malheurs de Sophie

 

 

Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois; il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté, à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François, devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout de ces deux mois, Je médecin lui permit de se lever et de faire usage de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber de suite, sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été aussi, mais beaucoup moins.

Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son désespoir à son fils.

—Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être un objet d'horreur et de risée.

Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:

—Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins, est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman, secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!

Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils, elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la sienne.

Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et ses jambes.

François le Bossu

 

 

Le chemineau. — Il y a qu’une petite demoiselle courait ; le chemin était juste pour passer, à cause d’un tas de fagots versés au milieu du passage. La petite était embarrassée pour enjamber les fagots. Moi qui suis bonhomme et affectionné aux enfants, je lui prends les mains pour lui venir en aide ; elle me dit :

« – Ne me touchez pas, vieux sale !

« Elle arrache ses mains des miennes ; la secousse la fait tomber. Moi qui suis bonhomme et affectionné aux enfants, je lui pardonne sa sottise et veux la relever ; elle me détale un coup de pied en plein visage en criant :

« – Je ne veux pas qu’un paysan me touche ; laissez-moi, malpropre, grossier, dégoûtant !

« Ah mais ! c’est que, moi qui suis bonhomme, je commençais à ne pas être trop content. Plus je la tirais, plus elle m’agonisait de sottises, plus elle jouait des pieds et des mains.

« – Finissez, mam’selle, que je lui dis ; je suis bonhomme et j’affectionne les enfants, mais quand ils sont méchants, je les corrige, toujours par affection.

« – Osez me toucher, rustre, et vous verrez.

« Puis la voilà qui se met à me cracher à la figure. Pour le coup, c’était trop fort ; je casse une baguette, j’empoigne la petite et je la corrige. Quand je vois qu’elle en a assez, je la pose à terre.

« – Vous voyez, mam’selle, que je lui ai dit, comme j’affectionne les enfants. Vous voilà corrigée ; je suis bonhomme, je n’ai pas été trop fort ; ne recommencez pas.

« Elle est partie comme une flèche, et voilà. »

 Diloy le chemineau

  

« Partez à présent, Maria Pétrovna, et si vous dites un mot de ces deux cent mille roubles, je vous fais enlever et disparaître sans que personne puisse jamais savoir ce que vous êtes devenue ; c’est alors que vous feriez connaissance avec le fouet et avec la Sibérie. »

Le capitaine ispravnik la salua, ouvrit la porte ; au moment de la franchir, elle se retourna vers lui, le regarda avec colère.

« Misérable, dit-elle tout haut, sans voir quelques hommes rangés au fond de la salle.

– Vous outragez l’autorité, Maria Pétrovna ! Ocipe, Feudore, prenez cette femme et menez-la dans le salon privé. »

Malgré sa résistance, Mme Papofski fut enlevée par ces hommes robustes qu’elle n’avait pas aperçus, et entraînée dans un salon petit, mais d’apparence assez élégante. Quand elle fut au milieu de ce salon, elle se sentit descendre par une trappe à peine assez large pour laisser passer le bas de son corps ; ses épaules arrêtèrent la descente de la trappe ; terrifiée, ne sachant ce qui allait lui arriver, elle voulut implorer la pitié des deux hommes qui l’avaient amenée, mais ils étaient disparus ; elle était seule. À peine commençait-elle à s’inquiéter de sa position, qu’elle en comprit toute l’horreur, elle se sentit fouettée comme elle aurait voulu voir fouetter ses paysans. Le supplice fut court, mais terrible. La trappe remonta ; la porte du petit salon s’ouvrit.

« Vous pouvez sortir, Maria Pétrovna », lui dit le capitaine ispravnik qui entrait, en lui offrant le bras d’un air souriant.

  Le Général Dourakine

 

Jacquot. — Jacquot ! pauvre Jacquot ! Gribouille l’a battu !

Gribouille. — Ah ! c’est toi ! menteur ! voleur ! scélérat emplumé ! Ah ! c’est toi… et nous sommes seuls ! À nous deux, calomniateur ! traître !

Gribouille s’élança vers la fenêtre et ne tarda pas à découvrir le perroquet, qui grimpait le long du rideau en s’aidant du bec et de ses griffes. Voyant arriver son ennemi, Jacquot précipita son ascension en criant : « Ha ! ha ! ha ! imbécile de Gribouille ! »

Cette dernière injure exaspéra Gribouille, qui sauta sur le perroquet, presque hors de sa portée ; Gribouille ne saisit que la queue, dont quelques plumes lui restèrent dans les mains. Il s’élança une seconde fois sur le rideau après lequel grimpait le pauvre Jacquot avec prestesse et terreur tout en criant : « Au secours ! Gribouille ! Jacquot ! Gribouille l’a battu ! pauvre Jacquot ! »

Cette fois Gribouille avait mieux calculé son élan : d’une main il saisit le rideau, de l’autre il attrapa Jacquot au beau milieu du corps, et, le serrant fortement, il lui fit lâcher le rideau.

« Te voilà donc, mauvaise langue, insolent, pleurnicheur ! lui dit Gribouille en le regardant avec colère. Ah ! tu crois que cela va se passer en paroles ! Tu vas avoir une bonne correction, mauvais drôle ! Tiens ! vlan ! vlan ! »

Et Gribouille, accompagnant ses paroles du geste, déchargea sur le dos et sur la tête de Jacquot une grêle de coups de poing ; le pauvre animal criait de toutes ses forces :

« Pauvre Jacquot ! Gribouille l’a battu !

– Ah ! tu appelles ! Ah ! tu veux encore me faire gronder ! Crie, à présent, crie ! »

En disant ces mots, Gribouille serrait la gorge de son ennemi, qui continuait à se débattre et à répéter d’une voix étouffée : « Au secours ! Pauvre Jacquot !… Pau… vre… Jac… »

Il ne put articuler la dernière syllabe ; sa voix expira, son bec et ses yeux s’ouvrirent démesurément, ses ailes retombèrent inertes, et Gribouille ne tint plus dans ses mains qu’un cadavre.

S’apercevant enfin que le perroquet restait sans mouvement, Gribouille le laissa retomber.

« Va-t’en ! et ne recommence plus ; tu vois à présent que tu n’es pas le plus fort ! »

Jacquot ne bougeait pas.

« Tiens ! le voilà qui fait le mort, à présent ! Veux-tu t’en aller, méchante bête ! »

Gribouille lui donne un coup de pied.

  La Sœur de Gribouille 

 

Jeannette pleurait, criait, suppliait, protestait qu’elle ne le ferait plus jamais. La mère Léonard, loin de se laisser attendrir, la repoussait de temps en temps avec un soufflet ou un bon coup de poing. Mme de Fleurville, craignant que la correction ne fût trop forte, chercha à calmer la mère Léonard, et réussit à lui faire promettre qu’elle ne fouetterait pas Jeannette et qu’elle se contenterait de l’enfermer dans sa chambre pour le reste de la journée. Les enfants étaient consternées de cette scène ; les mensonges répétés de Jeannette, sa confusion devant la poupée retrouvée, la colère et les menaces de la mère Léonard les avaient fait trembler. Mme de Fleurville remit à Marguerite sa poupée sans mot dire, dit adieu à la mère Léonard, et sortit avec Mme de Rosbourg, suivie des trois enfants. Elles marchaient depuis quelques instants en silence, lorsqu’un cri perçant les fit toutes s’arrêter ; il fut suivi d’autres cris plus perçants, plus aigus encore, c’était Jeannette qui recevait le fouet de la mère Léonard. Elle la fouetta longtemps : car, à une grande distance, les enfants, qui s’étaient remises en marche, entendaient encore les hurlements, les supplications de la petite voleuse. Cette fin tragique de l’histoire de la poupée perdue les laissa pour toute la journée sous l’impression d’une grande tristesse, d’une vraie terreur.  

Les Vacances

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20 août 2010 5 20 /08 /août /2010 14:05

 

 

Charles F. Dupêchez poursuit sa croisade. Il a fini par rééditer ce mois chez Calmann-Lévy l’unique roman de la comtesse d’Agoult, Nélida, épuisé après une première tentative en 1987.  Pour fêter Marie à la manière digne d’un vidame j’ai remis le nez dans ses Mémoires, souvenirs et journaux, toujours édités par Dupêchez (chez Mercure de France) qui se tue maintenant à rendre au monde l'intégralité de la correspondance de la comtesse.   

 

Il célébrait la sagesse vulgaire et la vie facile ; il se plaisait à l’apologie des libertins. Tout à coup, sans que rien ne les amenât il me tenait des propos bizarres, tout à fait inouïs dans sa bouche ; il vantait ce qu’il appelait ma belle existence ; il me félicitait de ma grande situation dans le monde, il admirait, disait-il, ma demeure royale, l’opulence et l’élégance de ce tout ce qui m’environnait. Etait-ce sérieusement ? Etait-ce en manière de persiflage ? A son air impassible, à sa voix morne, je ne savais plus discerner.

 

Chose étrange, le talent de Franz ne me paraissait pas moins changé que son esprit. Improvisait-il au piano, ce n’était plus comme naguère, pour en tirer de suaves harmonies qui m’ouvraient le ciel ; c’était pour le faire vibrer sous ses doigts d’airain des sons discordants et stridents. Sans rien me reprocher, Franz, à qui ma présence n’apportait plus ni paix ni joie, semblait nourrir contre moi je ne sais quel ressentiment secret. Une fois même j’avais surpris dans son regard comme un pâle éclair de haine … Qu’était-ce ? Je n’osais l’interroger. Quand nos regards se rencontraient, je croyais bien encore lire dans ses yeux des attendrissements subits et involontaires, mais dès qu’il me voyait émue, sa lèvre reprenait son pli sardonique. La sécheresse de son accent, si je tentais de ramener l’intimité de nos empêchements d’autrefois me déconcertait. Inquiète, repliée sur moi-même, je me perdais en suppositions, et j’étais remplie d’angoisses.

 

J’aime particulièrement le moment où il est question des improvisations de Liszt. Mais tout le texte est de la même eau. D’un romantisme complaisant mais remarquable par l’habilité à se mettre soi-même en scène. A ce degré, dans le registre féminin, je ne connais que madame de Genlis.

Ceux qui resteraient réfractaires peuvent essayer de voir Song without end (de Charles Vidor, terminé après la mort de ce dernier par Cukor en personne), la comtesse d'Agoult y était remarquablement interpretée par Geneviève Page. Excusez du peu.

 

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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 20:03
 
 
 
En vérité Monsieur j’aurais donné tout au monde pour la conserver, la tenir en vie, fut-ce dans l’état où je la voyais et passer le reste de mes jours avec elle.
 
Beaucoup de gens ne voulaient pas la croire aussi malade qu’elle l’était et on continuait à lui envoyer, comme on avait fait tout l’hiver beaucoup de pièces en vers qui lui étaient adressées, tantôt sous le nom de Caliste, tantôt sous celui d’Aspasie, mais elle ne les lisait plus. Un jour je lui parlais du plaisir qu'elle devait avoir en se voyant estimée de tout le monde. Elle m’assura qu’ayant été autrefois fort sensible au mépris, elle ne l’était jamais devenue à l’estime. "Mes juges ne sont, dit-elle, que des hommes et des femmes, c’est à dire ce que je suis moi même et je me connais bien mieux qu’ils ne me connaissent. Les seuls éloges qui m'aient fait plaisir font ceux de l’oncle de Lord L … Il m’aimait sur le pied d’une personne telle que, selon lui, on devait être et s’il avait eu à changer d’opinion, cela l’aurait fort derangé. J’en aurais eté fâchee, comme de mourir avant lui. Il avait besoin, en quelque sorte, que je vécusse et besoin de m’estimer."
 
On ne l’a jamais veillée. J’aurais voulu coucher dans sa chambre, mais elle me dit que cela la gênerait. Le lit de Fanny n’était séparé du sien que par une cloison, qui s’ouvrait sans effort et sans bruit au moindre mouvement. Fanny se réveillait et donnait à boire à sa maîtresse. Les dernières nuits je pris sa place non qu’elle se plaignît d’être trop souvent réveillée, mais parce que la pauvre fille ne pouvait plus entendre cette voix si affaiblie, cette haleine si courte, sans fondre en larmes. Cela ne me faisait certainement pas moins de peine qu’à elle, mais je me contraignais mieux. Avant-hier, quoique Madame M… fût plus oppressée et plus agitée qu’auparavant, elle voulut avoir son concert du mercredi, comme à l’ordinaire, mais elle ne put se mettre au clavecin. Elle fit exécuter des morceaux du Messiah de Haendel, d’un Miserere qu’on lui avoit envoyé d’Italie et du Stabat Mater de Pergolese. Dans un intervalle elle ôta une bague de son doigt et elle me la donna. Ensuite elle fit appeller James lui donna une boîte qu’elle avait tirée de sa poche et lui dit "Portez-la lui vous-même et s’il se peut restez à son service. C’est la place et dites lui, James, que j’ai longtemps ambitionnée pour moi. Je m’en serais contentée." Après avoir eu quelques momens les mains jointes et les yeux levés au ciel, elle s’est enfoncée dans son fauteuil et a fermé les yeux. Je lui ai demandé, la voyant très faible, si elle voulait que je fisse cesser la musique, elle m’a fait signe que non et a retrouvé encore des forces pour me remercier de ce qu’elle appellait mes bontés. La pièce finie, les musiciens sont sortis, sur la pointe des pieds, croyant qu’elle dormait, mais ses yeux étaient fermés pour toujours.
 
Ainsi a fini votre Caliste, les uns diront comme une païenne, les autres comme une sainte, mais les cris de ses domestiques, les pleurs des pauvres, la consternation de tous le voisinage et la douleur d’un mari qui croyait avoir à se plaindre disent mieux que des paroles ce qu’elle était.  
 
En me forçant, Monsieur, à vous faire ce récit si triste, j’ai cru, en quelque sorte, lui complaire et lui obéir par le même motif, par le même tendre respect, pour sa mémoire, si je ne puis vous promettre de l’amitié, j’abjure au moins tout sentiment de haine.
 
                                                                            FIN
 
                                                        Isabelle de Charrière - Suite des Lettres écrites de Lausane
 
 
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17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 11:55

Hélas on connait davantage Marguerite.

Je n’avais jamais vu danser madame de Nevers, et j’avais un violent désir de la voir, sans en être vu, à une de ses fêtes où je me la représentais si brillante. On pouvait aller à ces grands bals comme spectateur ; cela s’appelait aller en beyeux. On était dans des tribunes, ou sur des gradins séparés du reste de la société ; on y trouvait en général des personnes d’un rang inférieur, et qui ne pouvait aller à la cour. J’étais blessé d’aller là ; et la pensée de madame de Nevers pouvait seule l’emporter sur la répugnance que j’avais d’exposer ainsi à tous les yeux l’infériorité de ma position. Je ne prétendais à rien, et cependant me montrer ainsi à côté de mes égaux m’était pénible. Je me dis qu’en allant de bonne heure, je me cacherai dans la partie du gradin où je serais le moins en vue, et que dans la foule on ne me remarquerait peut-être pas. Enfin, le désir de voir madame de Nevers l’emporta sur tout le reste, et je pris un billet pour une fête que donnait l’ambassadeur d’Angleterre, et où la reine devait aller. Je me plaçai en effet sur des gradins qu’on avait construits dans l’embrasure des fenêtres d’un immense salon ; j’avais à côté de moi un rideau, derrière lequel je pouvais me cacher, et j’attendis là madame de Nevers, non sans un sentiment pénible, car tout ce que j’avais prévu arriva, et je ne fus pas plus tôt sur ce gradin que le désespoir me prit d’y être. Le langage que j’entendais autour de moi blessait mon oreille. Quelque chose de commun, de vulgaire, dans les remarques, me choquait et m’humiliait, comme si j’en eusse été responsable. Cette société momentanée où je me trouvais avec mes égaux m’apprenait combien je m’étais placé loin d’eux. Je m’irritais aussi de ce que je trouvais en moi cette petitesse de caractère qui me rendait si sensible à leurs ridicules. […] Madame de Nevers entrait à ce moment. […] Elle s’avança, et elle allait passer près du gradin sans me voir, lorsque le duc de L. me découvrit au fond de mon rideau, et m’appela en riant. Je descendis au bord du gradin, car je ne voulais pas avoir l’air honteux d’être là. Madame de Nevers s’arrêta, et me dit : « Comment ! Vous êtes ici ? – Oui, lui répondis-je, je n’ai pas pu résister au désir de vous voir danser ; j’en suis puni car j’espérais que vous ne me verriez pas. »

 

Edouard

Claire Louisa Rose Bonne, duchesse de Duras, née de Coëtnempren de Kersaint

 

 

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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 13:06

 

 

 

N’oublions jamais ce que nous devons à Madame de Staal-Delaunay ou à Madame de Caylus. Elles, et quelques autres, nous ont offert la langue idéale du début du XVIIIème sur le plateau doré de leur amabilité littéraire. Un lecteur oisif et ennuyé sera toujours assuré de trouver dans leurs souvenirs, au hasard des feuillets, des pages qui ont le mérite éminent de l’aisance autant que celui d'une parfaite correction de style.

En vérité je n’aime pas mieux l’une que l’autre, mais je préfère Sceaux à Marly. Je crois d’ailleurs qu’on devrait bercer chaque petit Scéen avec quelques anecdotes extraites des mémoires de madame de Staal.  Cela le dispenserait, sans doute, de lire plus tard Malraux, Simenon et Marc Levy.

 

Histoire d’une chute :

« Je ne mets pas ici la lettre foudroyante que m’écrivit madame de la Ferté quoique je l’aie encore parce qu’elle ne m’a paru digne ni d’elle ni de moi. Elle me marquait de me rendre le lendemain matin à Sceaux pour qu’elle me présentât elle même à leurs altesses sérénissimes. Ma sœur m’apprit après m’avoir remis ces deux lettres qu’une femme de chambre de madame la duchesse du Maine s’était retirée qu’on avait jugé que cette place serait assez bonne pour moi dont l’éclat était passé, que la duchesse de la Ferté, y trouvant l’occasion de se venger, avait appuyé la proposition et se faisait un régal de me présenter sur ce pied là.

Je vis ma perte dans cet événement et je sentis que le caractère indélébile de femme de chambre ne laissait plus de retour à ma fortune. Cependant il n’y avait pas moyen de reculer. Je ne pouvais ni démentir les démarches que j’avais faites pour être à madame la duchesse du Maine, ni insister sur les conditions avec une personne comme elle. Je me voyais haïe de la duchesse de la Ferté autant que j’en avais été aimée sans appui sans ressource. Il fallut subir le joug.  

Je me rendis donc à Sceaux aux ordres de la duchesse. Elle me mena comme en triomphe et me présenta à la princesse qui à peine jeta un regard sur moi. Elle continua de me traîner attachée à son char chez toutes les personnes à qui je devais être présentée. Je la suivais avec la contenance d’un captif vaincu. Ce cérémonial achevé elle me dit que je n'avais plus besoin d’elle et qu’elle ne voulait avoir à l’avenir aucune relation avec moi. Je ressentais encore plus la perte de son amitié que les effets de son ressentiment.  Je passai ce premier jour dans un égarement d’esprit qui ne m’en a laissé aucun souvenir distinct. Je sais seulement que je fus étrangement surprise en voyant la demeure qui m’était destinée. C’était un entresol si bas et si sombre que j’y marchais pliée et à tâtons, on ne pouvait y respirer faute d'air ni s'y chauffer faute de cheminée. Ce logement me parut si insoutenable que j’en voulus faire quelque représentation à M. de Malezieu. Il ne m’écouta pas. A toutes les prévenances qu’il m avait faites, à toute l’estime qu’il m'avait témoignée, succédèrent les dédains qu’on a pour la valetaille. Je ne m’y exposai plus. Tous ceux qui m’avaient recherchée dans la maison m’abandonnèrent de même dès que j'y fus mise à si bas prix. »

 

Histoire d’une ascension :

"La petite époque que j’ai marquée fut pour moi le commencement d’une vie plus agréable à tous égards. L’altesse sérénissime s’abaissa à me parler et s y accoutuma. Elle fut contente de mes réponses compta mon suffrage, je m’aperçus même qu’elle le cherchait et que souvent quand elle parlait ses yeux se tournaient vers moi et observaient mon attention. Je la lui donnais tout entière et sans effort, car personne n’a jamais parlé avec plus de justesse de netteté et de rapidité ni d’une manière plus noble et plus naturelle. Son esprit n’emploie ni tours ni ligures ni rien de tout ce qui s’appelle invention. Frappé vivement des objets il les rend comme la glace d un miroir les réfléchit sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.  J’avais donc beaucoup de plaisir à l’entendre et depuis qu’elle y prit garde elle m’en sut gré. L’élévation de sa famille était alors au plus haut point où elle avait pu la porter. Toujours occupée depuis qu’elle avait épousé M. le duc du Maine à lui procurer et à ses enfants un rang égal au sien de degrés en degrés, ils étaient parvenus à tous les honneurs des princes du sang et ils obtinrent à la faveur des conjonctures ce fameux édit qui les appelait eux et leur postérité à la succession à la couronne. La perte précipitée de tant de princes de la famille royale avait motivé et facilité ce projet qui s’exécuta alors sans contradiction et qui en fit tant naître par la suite.

Mais cette prospérité présente, qui ne laissait pas apercevoir la chute qu’elle préparait, répandait la joie dans sa cour. Le goût de la princesse pour les plaisirs était en plein essor et l’on ne songeait qu’à leur donner de nouveaux assaisonnements qui pussent les rendre plus piquants. On jouait des comédies ou l’on en répétait tous les jours. On songea aussi à mettre les nuits en œuvre par des divertissements qui leur appropriés. C’est ce qu’on appela les grandes nuits. Leur commencement, comme de toutes choses, fut très simple. la duchesse du Maine qui aimait à veiller passait souvent la nuit à faire différentes parties de jeu. L’abbé de Vaubrun, un de ses courtisans les plus empressés à lui plaire, imagina qu’il fallait, pendant une des nuits destinées à la veille, faire paraître quelqu’un sous la forme de la Nuit enveloppée de crêpes, qui ferait un remercîment à la princesse de la  préférence qu’elle lui accordait sur le jour, que la déesse aurait un suivant qui chanterait un bel air sur le même sujet. L’abbé me confia secret et m’engagea à composer et à prononcer la harangue représentant la divinité nocturne. La surprise fit tout le de ce petit divertissement. Il fut mal exécuté de ma part, la  frayeur de parler en public me saisit et je me souvins très mal de ce que j’avais à dire. Cependant l’idée en fut applaudie et de là vinrent les fêtes magnifiques données la nuit par différentes personnes, à madame la duchesse du Maine. Je fis mauvais vers pour quelques unes, les plans de plusieurs autres et fus consultée pour toutes. J’y représentai, j’y chantai, ma peur gâtait tout et l’on jugea plus à propos de ne m’employer que pour le conseil à quoi je réussis si heureusement que j’en acquis un grand relief.

La dernière de ces fêtes fut toute de moi et donnée sous mon nom quoique je n'en fisse pas les frais. C'était le bon Goût réfugié à Sceaux* et présidant aux diverses occupations de la princesse. »

* C’est moi qui souligne. Le bon Goût réfugié à Sceaux … ça pourrait être le titre de ces mémoires.

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