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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 19:34




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Si André Tubeuf n’avait pas écrit, ce blog n’existerait peut-être pas. En tout cas je n’y parlerais sans doute pas de musique, car je ne vois pas l’intérêt de le faire avec une autre manière que la sienne.

Adolescent, le seul accès à la culture lyrique que j’avais, outre les catalogues de cd que je collectionnais, était ma petite médiathèque provinciale qui proposait une poignée d’enregistrements (auxquels je demeure terriblement attaché) et surtout la collection  exhaustive des Avant Scène Opera. Les anciens, ceux en noir et blanc, avec Germaine Lubin en couverture pour Alceste. Tout mon imaginaire en la matière s’est donc forgé autour d’un certain ton, voire d’une certaine éthique musicale, qui reste à mes yeux essentiel à toute critique ou toute réflexion sur l’art lyrique. En vertu de cette approche, l’opéra et la vocalité ne sauraient être des objets finis et autocentrés dont l’objectif ultime est le plaisir charnel ou dramatique procuré à l’oreille et parfois aux yeux. On ne peut pas réfléchir la voix qu’en fonction d’elle-même et de son adéquation sonore à la partition. Hérésie ? Pas sûr.

Nos anciens critiques des Avant Scènes qui disposaient d’un bagage musical et culturel autrement plus important que le mien, font preuve d’une ouverture à la transversalité des disciplines dont on ne trouve que peu d’équivalents aujourd’hui. Prenez les Lady Macbeth d’Elisabeth Höngen ou de Martha Mödl. Tubeuf, et pas que lui, y entendait Shakespeare et les sorcières archaïques. Il les entendait vocalement : par les couleurs, le ton, les voyelles et les consonnes, par le grave ou par l’aigu, par l’émission ou l’intonation, qu’elles soient justes ou pas. Ce n’était pas tant la correction qui comptait que l’utilisation. Il est certain qu’une part de fantasmes rentre en jeu. Mais si on a étudié Michelet et Shakespeare comment ne pas avoir les mêmes ?  C’est ce que je me demande quand je lis ici ou là que ces chanteuses sont obsolètes parce qu’elles n’ont pas  « l’italianita », les vocalises ou le contre-ré bémol du somnambulisme. Qu’est-ce que la musique pour ces gens ? Couac ou non couac ? Son ou non son ? Verdi ne pensait-il pas possible d’entendre sa Lady Macbeth autrement que par toutes les notes écrites ? N’avait-il pas aimé, Shakespeare ?  On est heureux de lire que Richard Strauss plaçait Lotte Lehmann au dessus de toutes les autres, car sinon on viendrait sans doute nous expliquer qu’elle n’a pas le moelleux ou la justesse, que sais-je encore, indispensable à la Maréchale.

En évacuant la littérature, l’histoire et tout ce qu’on voudra, de l’interprétation, les mélomanes des années 2000 se sont placés absolument du côté de la « culture Opera International », en utilisant uniquement des données non pas tant musicales d’ailleurs que musicologiques. Horizon singulièrement tronqué et, à mon sens, peu flatteur pour les compositeurs, tout à coup réduits à une identité unique, celle de pourvoyeurs de notes. Au passage on a fait abstraction d’un monde, d’une sensibilité, d’une couleur musicale, d’une culture enfin, parce qu’elle avait été louée mais qu’elle ne correspondait en rien aux nouvelles lois musicologiques. Adieu donc aux wagnériens de l’avant-guerre et aux mozartiens des années 40-50. Non pas que les critiques qui les avaient aimé avaient nié leurs défauts ou leur difficultés, mais ils avaient été capables d’y sentir de la musique et de l’humanité. Aujourd’hui lire une interprétation en utilisant défauts et grâces pour aboutir à une vision semble aberrant. « Les aigus sont trop bas ». « Le trille est escamoté ». « La phrase est transposée ». Certes. Parlez autrement est devenu ridicule. Entendre autrement est devenu anormal. Si on ajoute que la prédominance des voix larges et percutantes l’emporte à peu près partout, dans toutes les tessitures, tous les répertoires et tous les rôles, sous des prétextes qui masquent mal le pur et honorable onanisme auditif qui en découle, il ne reste aux admirateurs d’Irmgard Seefried que leurs yeux pour pleurer. 

Tubeuf à propos duquel j’ai lu souvent qu’ « il s’écoute parler », résume en fait ce phénomène à lui seul et sans doute à son corps défendant, jusqu’à dans le désamour qu’il rencontre aujourd’hui auprès du client habituel des forums lyriques. Il a la culture de « l’avant » (qu’il ne place pas au dessus. Simplement il en connait les codes et sait l’apprécier), l’amour des mots, l’horreur des catégories et la fascination pour les voix (« ce n’était pas l’opéra que j’aimais, c’étaient les voix »)  et pour les héros. A chaque fois que j’écris une ligne, à ma modeste échelle, en rapport avec la musique, j’ai tout cela, qui sont pour moi des qualités, en tête, jusqu’à dans des tics d’écriture que j’ai repris et que j’efface plus ou moins adroitement à la relecture. La flamboyance et la singularité du style lui ont offert sans doute une place à part dans mon panthéon, mais ce que je viens d’exprimer vaut aussi pour Pierre Flinois, pour Piotr Kaminski, pour Remy Stricker, pour Jean-Charles Hoffelé … quel que soit mon degré de sensibilité commune avec chacun d’entre eux.


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Tout ce qui précède devait être la courte introduction aux quelques lignes qui vont suivre et que j’avais intitulé « L’Abécédaire Tubeuf ». J’avais pour ambition d’éclairer quelques points qui ne peuvent parler qu’à ceux qui ont Le chant retrouvé comme livre de chevet.  

 

Astrafiammante : La reine de la nuit a un prénom. Qui s’en souvient ?  Tubeuf pour parler de Joan Sutherland avec Klemperer. Elle « flamboie » en plus.

« Bonne voix, mais qui semble vendre du drap » : Antonietta Stella assassinée en une phrase pour ses deux Elisabeth de Valois dans les Don Carlos d’EMI puis de DG dans la discographie de l’Avant Scène. Un peu plus loin il était question de Janowitz « même Janowitz est vivante au jardin ». 

« Chez elle aucun son n’était vierge » : repris à Walter Legg à propos de Lotte Lehmann. Citation approximative, j’ai la mémoire qui flanche.  

Considérable : que l’on doit considérer. Adjectif fréquemment utilisé et redoutablement efficace. Pour ma part j’essaye d’y substituer « miraculeux » ou « phénoménal ». C’est vraiment trop signé autrement.

Edita Gruberova : Tout le monde fait semblant de ne pas remarquer que Tubeuf,  grand et enthousiaste admirateur de Callas, chante avec constance les louanges d’Edita Gruberova depuis trente ans, y compris dans le répertoire belcantiste.  « On verra son école et son imagination » mais là il parle de ses lieder de Strauss.

« Fan jusqu’à l’adoration » : de Brouwenstijn. Déçu par sa Sieglinde d’autant plus qu’il est « fan jusqu’à l’adoration ». Cette phrase m’a hanté et m’a donné une envie irrésistible de découvrir la dame.

Ineffable : voir « considérable ». Autre adjectif inutilisable maintenant.

Janet Baker : Tubeuf n’aime pas Janet Baker. C’est un mystère pour moi et une souffrance je dois bien le dire. Il dit même qu’elle est « nulle » (au sens d’inexistante) dans le Requiem de Verdi. Qu’à son Alceste manque la dignité de la langue. Et je ne sais quelle autre bêtise.  

Liquide, liquidité : encore des mots confisqués. Mais c’est peut-être moins flagrant.    

Il faut savoir quand une affaire est finie : la maréchale au troisième acte du Chevalier à la Rose. Utilisé à toute occasion pour marquer l’idée qu’une page est tournée, qu’un rôle doit être abandonné.   

Je (absence de) /on : l’effacement de la première personne est systématique chez Tubeuf, même quand il parle de chanteuses avec lesquelles il a eu des relations privilégiées. « On » abonde, par compensation, qui est, au fond, un « je ».

Marie-Thérèse et Rosine : voir Astrafiammante. Deux héroïnes particulièrement aimées et tendrement appelées par leurs prénoms. D’un point de vue freudien c’est passionnant.

Même (La crédibilité même, la jeunesse même) : il y aurait tant à dire des procédés stylistiques de Tubeuf. Il en confisque certains avec la même énergie qu’il réquisitionne du lexique.

Une sous-Streich et même une Sous-Otto : à propos d’Erika Köth (en Despina je crois). Quelqu’un sur le site de Bajazet avait écrit (Orlando ?) avait écrit. « Une Sous-Otto ? C’est bien vachard ». C’est sûr.

Pailles d’intonation : cette expression me plonge dans des abimes de réflexions. Je l’ai comprise comme « légères failles d’intonation ». La parenté euphonique peut-être.

Quinquin : Comme son prénom est employé fréquemment dans l’opéra, Oktavian de Rofrano, aimé (ou aimée, c’est selon) a droit, sous la plume de Tubeuf, au surnom que seul pourtant la Maréchale lui donne.   

Raptus vocal : Marianne Schech qui « a pu être impressionnante de raptus vocal  dans la Teinturière» n’est pas une Maréchale (discographie de l’Avant Scène Opera encore). Définition du raptus : « Il s’agit d’un comportement brusque, issu d’une pulsion puissante, et pouvant avoir des conséquences graves (assassinat, suicide, fuite etc...).

Les raptus s’observent notamment dans les crises épileptiques et dans la mélancolie.
Au cours d’un raptus, le champ de la
conscience est fortement perturbé. »  

Qu’en pense Schech ? 

Readiness is all : Hamlet (Acte V, scène 2). Citation fréquente. En anglais parce que Readiness est presque intraduisible.  

De rêve : une Mimi, une Sophie, un Rodolfo, un Werther « de rêve ». En général convient mieux aux rôles positifs et un peu éthérés. Je ne crois pas qu’il dise « un Scarpia de rêve ».

Sublime : je ne me rappelle plus de la citation exacte. C’est à propos du Requiem de Verdi dirigé par Solti. Sutherland aurait comme langage quelque chose comme « le sublime pur ». C’est vrai dans cette œuvre d’ailleurs. 

Stich-Randall : Tubeuf est un petit peu sa Némésis. Pour en vouloir autant à une chanteuse qui n’a pas eu le retentissement international d’autres mal aimées, comme Jones ou Janowitz, il a fallu qu’elle soit beaucoup invitée à Aix.

Troupier/Troupière : Je crois qu’il l’utilise d’avantage  au féminin. Membre d’une troupe, avec les qualités d’adaptation et d’endurance qu’on en attend. Tubeuf a fait du mot, un peu péjoratif, un compliment (à propos de Simionato par exemple).

« Voi l’amaste ? …. Sorgete ! » : à propos de l’Elisabeth de Valois de Sena Jurinac (Le Chant Retrouvé). Tubeuf fait remarquer qu’au lieu de se durcir pour le « Sorgete » Jurinac y est pleine de tendresse et de compassion. Depuis je juge toutes mes reines d’Espagne à ces deux phrases. Cotrubas les fait tellement bien que je la soupçonne d’avoir lu Tubeuf.

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Le vidame 28/11/2013 18:48


J'adore Feuillère ... parfaitement. Depuis les Dames de la côte.

Souris qui entre chez les gens 28/11/2013 18:29


Quelqu'un a-t-il quelque chose contre Feuillière?


Moi, elle me faisait rire. Eh oui!


 


M. Dédé annonce aussi un ouvrage sur son enfance... ce serait le prochain à nous arriver... enfin peut-être...


 

L'oeil de Caïn 27/11/2013 15:49


"d'un oeil là" ... même pas fait exprès.


Bref, je reviens au livre : je suis presque étonné que Tubeuf ait pu publié quelque chose qui ressemble à des mémoires. C'est plutôt réjouissant, d'ailleurs, quand on y pense, d'un point de
vue éditorial. Et puis un livre qui parle à la fois de Feuillère et d'Olivia de Havilland ...   

Le vidame 27/11/2013 15:40


Oui, j'ai vu ça. Je l'ai parcouru d'un oeil là ... ça n'apporte rien à sa gloire parce que ça tourne à la compilation. A propos de Seefried, il parle d'une prise de rôle tardive et inutile (Marie
? Judith ? Je ne sais plus) mais décidemment il n'en parle pas avec une tendresse/indulgence débordante.

Monsieur Taupe 27/11/2013 14:13


Une souris est entrée chez moi, avec ceci :


Le titre est charmant, mais de perfides cartismandoues diront qu'on a bien la preuve de sa surdité. Ô siècle de fer !