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3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 22:14

Restons pour l'instant d'un côté clairement défini de la frontière que nous bordons.
Les éléments essentiels sont multiples, mais peu sont indispensables et ils peuvent se croiser comme au contraire s'éviter. 
Le Gothic Female prend évidemment sa source dans les romans dit "gothiques" qui à la fin du XVIIIème et au début du XIXème firent la joie des lectrices amatrices d'émotions fortes (on songe tout de suite à Nothanger Abbey) et la fortune d'écrivains et d'écrivaines, dont, bien évidemment, Ann Radcliff. Mais le chef d'oeuvre, pourtant non clairement assimilé au genre, du roman gothique "au féminin" est sans doute Jane Eyre (qui est aussi bien autre chose que cela, bien sûr) même si certains textes de Wilkie Collins, La Dame en blanc et surtout Maris et femmes sont particulièrement brillants. De cette tradition provient les quelques points qui permettent d'assoir un roman ou un film dans cette catégorie moins accessibles qu'on pourrait le penser : le personnage principal est une femme qui se sait, ou se croit menacée. Cette menace n'est évidente que pour elle, les autres, sauf des enfants ou des êtres très sensibles ou compatissants ne la sentent pas. L'héroïne est déracinée de son environnement et demeure dans un environnement luxieux et confortable auquel elle est cependant étrangère et qui participe à cette menance. Qui dit demeure veut souvent dire château. Qui disait chateau menaçant à l'époque d'Ann Radcliff se référait à un autre âge, dans lequel les demeures pouvaient être source de danger. Rien à voir avec les villa de Bath. On n'avait pas encore inventé les cauchemards urbains. Le chateau se dû donc de ressembler peu ou prou à cela :

Et le cadre est donc historique. L'histoire au XVIIIème pouvait cadrer avec le Moyen Age, voire avec le 16ème siècle. Quant Hollywood adopta cette logique il préféra s'ancrer dans le XIXème siècle, seyant à l'oeil, mais dont les robes longues et les lampes à gaz promettaient déjà un certain dépaysement. Ainsi le siècle de la reine Victoria devînt celui de Jack l'éventreur.
Hantise de George Cukor, remake d'un film anglais avec Diana Wyniard,  était adapté d'une pièce anglaise qui reprenait et développait tous les éléments des romans de Wilkie Collins (dont l'action était contemporaine à la vie de l'auteur) et offrait un rôle bouleversant pour une Bergman,  si éblouissante de santé peut-être lors des premières images qu'on avait du mal à entendre la prostration qui l'atteignait plus tard. Qui regarde Hantise a une excellente définition du genre. Tellement que lorsque la Universal adapta pour Heddy Lamarr qui avait refusé le rôle de Paula l'année précédente, un roman basé sur une trame très proche, Angoisse l'actrice exigea que le cadre contemporain dans le texte soit repoussé dans le temps.




Dans le même temps ou presque, Le chateau du dragon relisait Jane Eyre à la lumière de la réussite de Cukor et en y introduisant un élément non obligatoire mais pas non plus excluant : le fantastique, qui épargnait Joan Fontaine dans Rebecca et Soupçons, Ingrid Bergman dans Hantise ou Dorothy MacGuire dans Deux mains la nuit,  ou avant cela les sources directement anglaises, comme la première version du film de Cukor ou L'Auberge de la Jamaïque.

C'est ce qui conduisit directement à des films fantastiques reprenant tous les thèmes du Gothic Female comme Les Innocents ou, d'une certaine manière, La Maison du Diable si on s'attache à Eleanor, interprétée dans ce sens par Julie Harris comme une héroïne menacée.

L'autre branche du Female Gothic Movie s'inscrit dans une contemporanéité trompeuse (comme celle de la Maison du Diable) qui prend prétexte dans l'isolement des demeures et de leur caractère non seulement vieil européen mais en plus anglais pour opérer un glissement vers un XIXème finalement tout proche. Il suffit de se souvenir de la robe de bal de Joan Fontaine dans Rebecca, autre film matrice :




Joan Fontaine dont le jeu systématiquement frémissant et à fleur de peau dans ce registre semble fait pour  l'aider à incarner la modeste victime de forces qui la dépassent. Elle courbe le cou et rentre les épaules avec un naturel attendrissant. L'année suivante elle aborda un autre aspect du genre, toujours dans un contexte contemporain : la nouvelle mariée (comme Tierney, Bergman, Bennett dans Le Secret derrière la porte, Katharine Hepburn dans Lames de fond et évidemment elle-même dans Rebecca, comme Doris Day dans Piège à Minuit également) qui identifie progressivement la menace comme provenant de son époux, qu'elle ait tort (comme ici) ou raison (comme le plus souvent). En ce sens Soupçons annonce déjà Hantise, postérieur de 3 ans. L'ombre menaçante est donc masculine, ce qui semble également constant dans le genre, sauf chez Hitchcock dont le fétichisme trouve à s'exercer à travers des figures féminines sombres et presque masculines : Judith Anderson, dont on ne redira jamais assez la force glaciale qu'elle apporta à son personnage de Madame Denver, mais aussi la Margaret Leighton dans Les Amants du Capricorne ou le personnage de la belle-mère nazie d'Ingrid Bergman dans les Enchainés, dont certains élèments autorisent une lecture en mode "Gothic female movie" (ce n'est pas par hasard si lors du bal la tenue et surtout la coiffure de l'héroïne sont d'inspiration médiévale).



Bergman comme Fontaine semblent donc particulièrement inspirer les réalisateur dans ce registre : la féminité et la sensualité des deux actrices fonctionnent de manière finalement plus similaire que leurs apparences physiques ne pourraient le laisser supposer et laissent une part très large au fantasme et aussi sans doute au sadisme. (On regrette que Dorothy MacGuire n'ait pas davantage exploité cette facette de sa personnalité). Ce n'est pas un mince compliment, certaines grandes actrices ayant échoué à rendre humain et crédible leur personnage de jeunes femmes troublées et donc troublantes. Katharine Hepburn est ainsi incapable à l'époque de Lames de fond de se départir de sa superbe sophistication, et Barbara Stanwyck dont la versatilité n'embrasse pourtant pas la fragilité humaine et juvénile comme le montre La deuxième Mrs Carroll résoudra le problème en hystérisant sans faiblesse son personnage de Raccrochez c'est une erreur. Claudette Colbert, parfaite technicienne, finissait par devenir presque anodine à force d'enfiler la parfaite panoplie de la victime sans le surplus de grâce d'autres plus à l'aise dans ce registre, dans L'Homme aux lunettes d'écaille pourtant signé Sirk. Dans Le secret derrière la porte, superbe exemple de Gothic Female Movie contemporain de Fritz Lang, Joan Bennett, dont le biographe Brian Kellow souligne que la dimension très terrienne de l'actrice jouait en sa défaveur, finit au bilan par attacher l'intérêt justement par son côté pratique, américain, par son détachement presque,  idéal contre-point à l'onirisme du film.

Curieusement le recours d'actrices peu habituées à ce registre conduira justement les réalisateurs à ouvrir de nouvelles voies dans ce domaine ... et à parfois s'éloigner quelque peu d'une frontière poreuse  et tracée à la fois.

Ainsi Chut, chut Chère Charlotte a une place à part dans la tétralogie qu'Aldrich construite autour d'empoignades de monstres sacrés. D'abord parce qu'il ne parle pas de cinéma. Ensuite parce qu'une bonne partie des éléments constitutionnels du Gothic Female sont bien présent, y compris les plus essentiels (la demeure) mais aussi d'autres à la fois familiers et non systématiquement exploités (l'héroïne qu'on veut rendre folle). On est réticent pourtant à la classer dans cette catégorie, en raison des éléments horrifiques et surtout de la prestation de Bette Davis, "Jezabel loufoque" comme l'a écrit un critique. 

Curieusement la fragilité ou plutôt l'incertitude sont loin d'être absent de la personnalité de Joan Crawford, autre figure féminine forte. Dans Le masque arraché (de David Miller, comme Piège à Minuit auquel il est antérieur de 8 ans) l'actrice joue une victime potentielle qui aurait sa place dans un Gothic Female Movie. Ce dernier film, en l'affrontant à un mari peut-être maléfique, ouvre cependant l'espace traditionnel du genre. Certe la maison est bien présente (mais l'héroïne y a sa place cette fois) et le placard d'un appartement peut se révéler particulierement dangeureux. Mais la scène finale change les couloirs habituels en rues sombres dans lesquelles la protagoniste court et se perd de la même manière. Pour s'accorder à la volonté qui émane de la personnalité de l'actrice, son personnage est une des rares héroïnes qui passent de victime possible à vengeresse. La puissance de son jeu permet que le changement de registre ne surprenne pas le spectateur.



Loin des adaptations des classiques, de Jane Eyre (une version avec Jon Fontaine en 1944 exploite bien entendu ce qui est devenu un trait essentiel de l'actrice), de Jack l'éventeur (dont le thème inspire John Brahms dans The Lodger avec Merle Oberon) ou des romans de Daphné du Maurier, Caught de Max Ophuls se situe encore à la frontière du genre. Dans un cadre contemporain une jeune femme passe d'un univers social à un autre, se retrouve mal mariée dans une grande maison et sous la coupe d'un époux au mieux indifférent, au pire haineux. Barbara Bel Geddes est idéale pour le rôle d'une jeune femme modeste et commune, mais attachante, dont les sentiments vont prendre une intensité qui la dépasse. Ophuls joue sur beaucoup de poncifs du genre, depuis les rideaux volants, jusqu'à l'escalier écrasant et l'héroïne, en chemise de nuit blanche et intemporelle terrassée par un mal mystérieux dans son lit. Pourtant les nombreuses échappées, très urbaines et contemporaines, de la jeune femme, qui veut recouvrir une vie normale nous sortent totalement de ce registre, de même que la petite musique particulière d'Ophuls qui donne un parfum spécifique au dramatisme de l'oeuvre, finalement plus inquiétant ou surprenant qu'effrayant. 


  

Ma Cousine Rachel en 1952 reprend en revanche de manière très fidèle tout ce qu'on attend d'un Gothic Female. Roman de Daphné du Maurier, immense demeure isolée, XIXème siècle anglais, landes désolées, jeune personne peut-être menacée, qui se demande si la folie ne l'atteint pas .... A ceci près que la jeune personne en question est un jeune homme (même si on a du mal à accepter la prime jeunesse de Richard Burton, au demeurant fascinant et vocalement extraordinaire puisque comme Joan Fontaine dans Rebecca ou Joan Bennett dans Le Secret derrière la porte lui aussi porte la charge d'une voix off introductive. Il avait pourtant littéralement l'âge de son personnage) et que la menace est, peut-être,  représentée, comme dans Chut, chut chère Charlotte, par Olivia de Havilland, troublante à force d'être ultra civilisée. Dernière variation possible, et pas la moindre, autour du genre.



Reste que pour l'amoureux du Ghotic Female Movie quelques films restent encore inacessible en DVD ou à la télévision. On aimerait voir Female on the beach (ailleurs qu'ici : link) avec Crawford à nouveau, Oncle Silas (adaptation anglaise d'un phénoménale "Ghotic novel" de Sheridan Lefanu, avec Jean Simmons et Katina Paxinou), La Dame en blanc, d'après Collins, avec Eleanor Parker, Dark Waters avec Merle Oberon ou encore The Men I married avec Joan Bennett qui transposerait le thème dans l'Allemagne du début du nazisme. Mesdames les décideuses ..... Monsieurs les décideurs ... si jamais vous nous lisez !

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Published by Le vidame - dans Cinéma
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