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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 16:20

 

 

 

Non seulement ce n’est pas tant l’opéra (ou la littérature vocale) que j’aime que les voix (pour reprendre une expression d’André le terrible) mais en plus, pauvre infidèle que je suis, j’ai, en général, les plus grandes préventions quant aux spectacles vivants. Rien ne vaut un disque bien solide et j’ai souvent le sentiment que la musique n’a été inventée que dans le but d’être enregistrée et ne s’est donc pleinement réalisée qu’au XXème siècle. Pensez-donc : pas de voisin, toute la place nécessaire pour allonger vos jambes, une mobilité absolue. Mieux encore : la possibilité de recommencer, de revenir, de réfléchir, de comparer, de faire des gros plans. Sans être gêné par les parasites visuels. Et « l’impact » du direct me dira-t-on ? Ca m’est égal. Les chanteurs que j’écoute ne sont pas de la race des enveloppants, le disque a donc, à l’inverse, tendance à les valoriser. S’ajoute le problème des morts : par définitions je ne peux pas les écouter en live et, continuant de douter, je refuse d’attendre mon trépas pour vérifier qu’ils, comme l’écrivent avec une grâce naïve, beaucoup de forumeurs « chantent avec les anges ».  

Mais Paris subissait la semaine dernière une invasion qui semblait récuser l’œuvre de la Pucelle et je suis incapable de résister à l’appel des sirènes britanniques, surtout lorsqu’elles ont l’âge d’être mes mères. Jennifer Smith (certes née au Portugal) chantait à l’Auditorium d’Orsay jeudi 19 mai et Ann Murray (certes Irlandaise) à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille le lendemain, vendredi 20. Comparables en âge et en élégance vocale (mais pas vestimentaire : Smith arborant une gigantesque serpillière moins saillante que l’armure à épaulettes de Murray) pas tout à fait en école mais peut-être en sensibilité et certainement en intelligence. Deux programmes « avec piano ».  Répertoire français fin de siècle (Debussy, Fauré, Ravel essentiellement) pour Smith qui, accompagnée par Graham Johnson  partage l’estrade avec Yann Beuron. Songs (Purcell et Britten) et lieder (Brahms et Mahler, en principe le plat de résistance de la soirée) pour Murray et son pianiste, Malcom Martineau.

Il est frappant d’entendre, à une journée d’intervalle, comme les chanteuses abordent la musique de manière exactement identique. Ni Smith, ni Murray ne sont plus de fraiches beautés vocales. Chez l’Anglaise le vibrato élargi et instable fait craindre (à tort) à plusieurs reprises les dérapages et la voix met du temps à se chauffer, transformant le premier Chabrier en exercice de placement. Murray affiche, au contraire, le même état pendant toute la soirée, mais, réfugiés dans des zones confortables, on perçoit régulièrement à quel point le timbre et la matière se sont élimés (les notes basses sont très ternes pour « Le Papillon et la Rose » donné en bis). Cependant la comparaison, chronologiquement obligée en ce qui me concerne, ne me semble pas fallacieuse. D’abord elles ne détonnent jamais et contrôlent leur ligne avec un soin infaillible. Appliquées à une intonation qu’elles souhaitent parfaites elles m’ont semblé toutes les deux faire preuve d’une concentration et d’une densité de réflexion musicale remarquables. C’était encore plus perceptible avec Smith qui contenait sa voix abimée de main de maître, mais dans les deux cas les nuances forte n’étaient jamais stridentes (ou alors un très bref instant … placement encore une fois) ou agressives, le soin apporté au mot primordial, même quand il devient difficile, y compris pour des chanteuses plus jeunes et les nuances celles de vraies musiciennes.

Je ne veux pas non plus faire un compte rendu « amoureux » écoutant ce qui a été plus que ce qui est. Même au-delà de la conservation (« elle est encore très bien pour son âge ») ce qui m’a été donné à entendre fut, musicalement, exceptionnel. D’abord il y a dans ces voix très claires (Murray pourrait parfaitement passer pour un soprano, même aujourd’hui) une multitude de couleurs. Question de diction. Le français de Smith n’a pas la netteté évidente de celui de Beuron. Mais il est à la fois liquide et dessiné, accordant plus d’importance à l’éclat et à la spécificité des voyelles qu’aux angles des consonnes. Murray m’a semblé plus à l’aise en anglais qu’en allemand, mais c’est d’abord parce que son anglais est absolument superbe. On entend bien d’ailleurs ce qu’une voix gagne dans sa langue en termes d’émission et de projection. Si techniquement le corps vocal ne bouge pas, quelque chose de plus glorieux, de plus éclatant, de plus charnu illumine les songs (dont un cycle rares de berceuses de Britten). Au demeurant les Mahler (Rückert intégraux sauf Mittermach, sans doute trop héroïque) s’accommodent assez bien de la transparente ascèse vocale que l’allemand suggère, à l’inverse, chez la chanteuse et Murray peut suspendre le temps (c’est un peu pour ça qu’on vient) à force de raffinements et de nuances, avec une approche quasi religieuse du lied mahlerien. Les Brahms m’ont paru davantage souffrir de ce manque de chair : trop peu de grâce et de rondeur en fait alors que les choix étaient plutôt terriens (« Ständchen », « Der Schmied » …).  En revanche les pages anglaises (auxquelles s’ajoutèrent d’entêtantes mélodies folkloriques irlandaises) pour les raisons que j’ai mentionnées ne souffrent d’aucun défaut. Vivant, varié, imaginatif, coloré, spirituel (ce n’est pas une surprise, mais le public a été évidemment et justement charmé et même hilare), le chant de Murray en anglais est même souvent plastiquement superbe, en particulier dans le haut-medium. En un sens le sommet de la soirée aura été le pourtant presque modeste « Secresy’s Song » de Purcell, illuminé de superbes trilles et où elle fait valoir un sens de rubato qui a toujours été frappant chez elle (il faut l’entendre dans Mozart pour bien le sentir) plus encore qu’un « Ich bin der Welt abhanden gekommen » éthéré (le timbre) et sérieux (le ton) à la fois, pourtant très attendu et très applaudi. Le piano attentif de Martineau m’a semblé remarquable partout, mais surtout exceptionnel dans des Mahler brillants, qui ne faisaient pas à un instant regretter l’orchestration des Rückert.        

Le concert d’Orsay n’appelle pas les mêmes remarques : Smith ne chantait qu’en français, à l’exception des premières mesures du dernier air de Manon Lescaut (!!!) placées là dans le programme imaginatif par Jonhson pour nous rappeler que Marguerite de Saint-Marceau, à qui on rendait hommage ce soir-là, avait chanté un peu du rôle avec Puccini au piano. C’est plutôt anecdotique évidemment, même si Smith joue le jeu du poitrinage et du slancio avec une probité méritoire. Pour le reste les surprises sont moindres : la chanteuse captive à chaque intervention, alors qu’on lui a réservé quelques unes des pages les moins aimables. C’est d’ailleurs là où elle impressionne le plus, « Après un rêve » la cueillant encore trop vite pour que le legato (essentiel ici) soit assez fleuri. Mais « Une sainte en son auréole » (Fauré) et, plus encore, « La Demoiselle élue » et « Recueillement » (Ravel) saisissent par les mots et les couleurs, par l’exactitude rythmique qui équilibre l’atmosphère fin de siècle de ces pages, aisément morbides, voire complaisantes, par le dessein ferme et précis de la ligne et par quelque chose de difficilement explicable, mais qu’on appellera, faute de mieux, le mystère. C’est bien un chant qui pose des questions dont il semble avoir les réponses. La réaction enthousiaste du public après le Ravel qui ferme le concert (pas de bis cette fois) devant cette voix abimée et cette présence très attachante mais sans glamour était assez significative de la puissance émotionnelle du phrasé de la chanteuse.  Le mystère c’est sans doute ce qui manque au chant de Beuron et surtout au piano de Johnson (que j’ai trouvé très présent et un peu métallique) pour que je sois absolument convaincu. Beuron est pourtant délicieux : bien timbré sans excès de ténérosité, moelleux sans fadeur (même si je n’aime pas beaucoup le chant mixte « à la française »), précis sans affectation, vivant en scène sans être envahissant. Mais dans les deux duos (dont une rareté : le ravissant « Hymne à Vénus » de Bréville) on sentait bien qui, des deux, avait le plus d’impact et de poids, Beuron restant cependant infiniment plus gracieux. Il est, de ce point de vue flatté par sa partie du programme que sa voix caresse idéalement (Gounod, Lalo, Hahn … avant un parfait  « Martin Pêcheur ».) Les deux chanteurs partagent, par la grâce de ces timbres mobiles et légers, la possibilité de suggérer une poésie immédiate qui fait les mélodistes de talent.    

Au terme de ces deux concerts, et ce n’est pas un mince compliment fait aux artistes, je crois que j’ai avant tout progressé dans ma quête de la définition de ce puits sémantique qu’on appelle la musicalité. Suite (et dernière clef ?) au prochain épisode, avec la masters class publique de Murray le mercredi 25 mai pour le Centre Harmonique à l’auditorium de la Cité Internationale des Arts.

 

 

 

 

Murray dans Chausson, c’est en quelque sorte une synthèse des deux concerts puisqu’à Orsay Smith a merveilleusement chanté, sans complaisance mais avec une tristesse poignante, la mélancolie fuyante du Temps des Lilas.

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Le vidame 31/05/2011 23:07



Heureusement qu'on a les Anglaises précisément ! Ca permet au moins à Caroline de nous saluer en passant ...



Bajazet 30/05/2011 13:57



Ce lobby anglais finit par devenir inquiétant.


Heureusement qu'il reste quelques Germaines monosyllabes momifiées pour compenser !


Faut dire aussi que maintenant on doit aussi faire avec le mauvais italien d'Antonacci et son absence de communication avec le public (elle ne fait pas la roue moldave devant le piano ni le
poirier, par exemple)…  


Le bonjour, madame. 



Caroline 30/05/2011 09:11



Eh bien, moi, j'ai vu madame Lott samedi. Non, rien. C'est juste pour dire bonjour.


Bonjour!


 



Pierre 25/05/2011 14:54



Clairement un esprit commun pour moi, vu à quel point elles pouvaient être complices dans les mélodies à deux un peu légères...


Murray peut-être un peu moins "british" que Lott par certains côté, mais avec une approche vraiment commune!



Francesco 24/05/2011 11:03



Evidemment si tous ceux qui sont susceptibles d'être intéressés par ces concerts oublient ou sont absents ... il ne reste plus que les Vidames pour en parler. Mais merci beaucoup pour vos
flatteries.


Petites précisions : le spectacle thématique à Orsay était animé, entre autres, par des extraits du journal de la salonnière (lus par Smith, délicieuse). Bajazet se réjouira d'apprendre
qu'elle pensait que Les Histoires naturelles relevaient de la folie furieuse et plus de la musique.


Murray fait penser assez souvent à Lott dans son approche des pages légères en particulier (le côté "chic et choc" si vous voyez ce que je veux dire). Je ne sais pas si elles ont une inspiration
commune ou simplement un esprit commun.