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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 09:16

 

En 1935 il y avait eu quelques confusions à l’Académie. Le succès des Mutinés du Bounty avait été tel que les votants avaient été incapables d’écarter aucun des acteurs : aussi Gable, Laughton et Franchot Tone furent tous les trois nommés, alors que leurs rôles étaient d’importance et de statut variables. L’administration des oscars décida d’éclaircir définitivement (en tout cas jusqu’à présent) la question des nominations. Désormais cinq interprétations masculines et autant de féminine seraient nommées dans les catégories « meilleur acteur dans un rôle principal » et « meilleure actrice dans un rôle principal ». Et parallèlement à cela naissaient les prix destinés aux « meilleurs acteurs/actrices  dans un rôle secondaire ». Dans la réalité des faits il ne s’agissait pas de différencier un temps de pellicule mais bien une place sur l’affiche et une catégorie de rôle. (Schématiquement Leading man vs acteur de caractère). La preuve en est que la lauréate de 1936, également prix de la critique new-yorkaise ce qui confirme que sa prestation impressionna une grande partie des critiques, est celle, des cinq nommées, qui occupe, proportionnellement, le moins de temps à l’écran. C’est bien, si l’on se fie au pourcentage, un rôle secondaire même si, dans un film moins long et moins chargé en numéros musicaux il y aurait assez de matériel avec la prestation de Luisa Rainer pour en faire le centre d’un propos.

  • Irene Dunne pour Theodora devient folle
  • Gladys George pour Valiant is the word for Carrie
  • Carole Lombard pour Mon homme Godfrey (La Cava)
  • Luise Rainer pour Le Grand Ziegfeld
  • Norma Shearer pour Romeo et Juliette (Cukor)

Rainer joue, comme avant elle Corine Griffith, une figure historique. Mais contrairement à Griffith elle compose son personnage, l’actrice polonaise (et non pas française contrairement à ce que le film nous raconte) Anna Held, en fonction de ce que le public attend. Anna Held fut suffisamment célèbre et populaire (elle fut très aimée, participa à des efforts de guerre et la manière dont Ziegfeld la traita – il ne se rendit pas à son enterrement au grand scandale des foules – lui acquit encore davantage de sympathie) pour que son souvenir ait perduré jusqu’en 1936. Dès sa première scène hors stage (elle a dans le film deux numéros musicaux dont elle s’acquitte sans génie particulier) Rainer impose les caractéristiques du rôle : elle sera donc légère, sentimentale, un peu bête sans doute, en tout cas frivole, mais très douce et « bonne fille » au fond. Tout cela transparait immédiatement dans l’attitude et particulièrement la voix de l’actrice, au phrasé caressant et au timbre un peu enfantin. Le français ne passe pas à nos oreilles évidemment, mais l’accent en anglais est assez convainquant sans être caricatural. A yeux du spectateur contemporain on frôle sans doute l’excès de glucose -même sa colère et son chagrin sont doux- mais en 1936 il ne fait pas de doute que de telles femmes-enfants existaient encore, au moins en souvenir. De ce point de vue je trouve la performance de Rainer réellement réussie et si elle nous agace avec cette féminité froufroutante, ses tendres gémissements et ses larmes faciles, c’est sans doute d’abord parce que nos sensibilités ont évolué et qu’une telle figure aujourd’hui serait considérée comme vaguement ridicule. En tout cas elle a incontestablement le parfum européen recherché par la production et est parfaitement à l’aise en robes à tournure, déshabillés de mousseline et bibis à plumes. Sa dernière scène est la plus célèbre de sa courte carrière : elle félicite au téléphone son ex-mari pour son remariage. Les yeux voilés, des sanglots dans la gorge, mais en même temps un sourire forcé aux lèvres. Son regard de biche acheva de convaincre les votants, mais j’ai été encore sensible, même si son jeu a sans doute vieilli ici, à l’espèce d’abattement très fort qui nimbe la séquence et son interprétation. C’est une vaincue qui se montre à nous et il ne lui reste plus qu’à mourir. La scène du téléphone, la réussite de la composition, les numéraux musicaux, l’exotisme (c’est la première actrice étrangère a être nommée) et le fait de jouer dans le film le plus prestigieux de l’année (et celui qui précisément remporta l’oscar) expliquent sans aucune difficulté la victoire de la Viennoise, hier encore presque inconnue (elle avait simplement joué dans Escapade, un remake américain du célèbre Masquarade autrichien et c’est William Powell son partenaire qui l’avait recommandée pour Anna Held).

 

Pourtant avec Irene Dunne dans Theodora devient folle (visible en zone 1, avec sous-titrages anglais dans le coffret Coumbia « Icons of the Screwball ») on tient probablement une interprétation encore meilleure, une des plus brillantes de la carrière de l’actrice (pourtant pas avare en réussites). Après la victoire deux ans auparavant de Claudette Colbert dans New York-Miami l’Académie suivait l’air du temps : c’était alors le triomphe de la comédie et le public et la critique s’amusaient et réfléchissaient devant des Screwball. Theodora est un fleuron du genre. Dunne faisait ses débuts dans ce registre. Le choc fut grand (mais elle pensait que c’était plus simple que de jouer le drame, contrairement à ce qu’on dit souvent) et l’éblouissement certain. Difficile d’explique exactement à quelqu’un qui ne l’a pas vu jouer comment l’actrice arrive toujours à un équilibre parfait entre la tendresse et l’humour, la grâce et l’abattage et sa qualité de comédienne repose aussi bien sur le ton et le timing que sur un comique visuel, merveilleusement expressif, ce qui la rend uniquement comparable aux talents de Claudette Colbert et de Jean Arthur. Sa graine de vieille fille timide est extrêmement chaleureuse (son rire est proprement irrésistible), ce qui rend parfaitement crédible la séduction dont elle finit par faire preuve et sa transformation en femme du monde un peu scandaleuse. Mais, au-delà de l’aisance, du charme et de la simplicité directe de son jeu, c’est dans ses scènes virtuoses qu’elle est le plus étonnante. Sa première soirée avec Melvyn Douglas est fantastique de drôlerie, avec une scène d’ivresse hilarante sans jamais être forcée, et en conclusion la visite nocturne de l’appartement de son compagnon, qui atteint des sommets (son expression et sa gestuelle quand elle aperçoit le lit du célibataire sont aussi drôles que celle de Jean Arthur découvrant la salle de bain de la suite qu’elle va occuper dans Easy leaving).  

Preuve décidemment que la Screwball comédie était à la mode en 1936, une des concurrentes de Dunne était rien moins que Carole Lombard pour un film considéré comme exemplaire du genre, et à ce titre très facilement disponible en DVD : Mon homme Godfrey. L’interprétation survoltée de Lombard est légendaire et, en tous les cas, extrêmement efficace, même si, par comparaison avec celle de Dunne, je la trouve finalement légèrement limitée. La Cava et elle semblent partis du principe que son personnage devait réagir à chaque situation comme le ferait une enfant mal élevée de cinq ans ou 6 ans. Il est d’ailleurs impressionnant de voir la cohérence de l’interprétation et la maîtrise de Lombard de ce point de vue. Qu'elle soit teigneuse, jalouse, capricieuse, heureuse, l’actrice trouve toujours l’attitude qu’on attend de cette fausse petite fille. Le principe comique (qui nait d’un double contraste : entre la personne adulte et l’attitude enfantine d’une part et entre cette immaturité affichée et la sagesse et la mesure de son partenaire), est presque toujours hilarant, ne devenant trop insistant que dans la scène où on la retrouve hystérique en train de sauter à pieds joints sur un lit en hurlant « Godfrey m’aime ! Godfrey m’aime ! ». On cherchera en vain, en revanche, de l’humanité dans le personnage qu’elle joue et elle échoue (mais encore une fois c’est un choix, reste à savoir s’il était pertinent) à entrainer la sympathie ou même exercer le moindre charme. Un comble d’ailleurs quand on songe à la séduction physique de la future Mrs Gable à la ville. Mais réellement il est difficile de comprendre comment Godfrey peut tomber amoureux d’elle, à moins d’avoir une faiblesse pour les esprits très simples. Quoiqu’il en soit pour la précision verbale comme pour la virtuosité c’est évidemment spectaculaire. Je serais curieux de voir ce que donne June Allyson dans le remake signé Koster, de très mauvaise réputation.    

 

Comme Mon homme Godfrey pour Lombard, Valiant is the word for Carrie, littéralement “Vaillant est le mot exact pour definir Carrie”, fut la seule occasion pour Gladys George d’être nommée aux oscars. Si sa réputation était moindre, son rôle lui est pratiquement un catalogue des clichés qui permettent de se faire une réputation d’actrice dramatique : prostituée sur le retour, mère adoptive de deux orphelins qu’elle protège envers et contre tout, puis femme âgée (et grimée pour le paraitre) qui se sacrifie noblement pour l’amour de ses petits. C’est un film rare que j’ai réussi à voir exclusivement sur youtube, mais qui ne manque pas d’un certain charme. Les premières scènes sont assez franches à propos de la condition de Carrie et l’ambiance malsaine du village est bien rendue. Le reste est nettement plus attendu, à l’image, au moins en partie, de l’interprétation de Georges. Elle joue un stéréotype de femme-cynique-mais-tendre-au-fond avec les expressions et la diction qu’on espère précisément d’elle. D’ailleurs c’est assez réjouissant et l’actrice a suffisamment de panache pour s’en acquitter sans être ridicule. On appréciera du reste la distance qu’elle impose et qui sert bien le personnage, sans le faire tomber dans le pathétique larmoyant qu’il semble appeler. Mais au final l’interprétation, qui préserve toujours une certaine dignité, est assez peu variée, légèrement figée même et sans trop d’arrière-plans. L’année suivante Georges jouera dans une nouvelle version de Madame X dans laquelle elle est, dit-on, remarquable, mais pour laquelle, curieusement, elle ne sera pas nommée. Peut-être parce que la figure maternelle de l’année était déjà incarnée par Barbara Stanwyck qui n’avait pas encore eu les honneurs d’une nomination.

 

Face à Gladys Georges en mère courage, Norma Shearer incarnait une autre forme de tradition du registre tragique. D’abord, arrivée à sa cinquième nomination, elle était en passe de devenir une institution. Ensuite elle interprétait un rôle terriblement prestigieux, Juliette, rien de moins. Juliette à trente-six ans. On en rit encore et c’est à nouveau une interprétation qui divise avec passion. A mes yeux c’est un de ses meilleurs rôles (avec Marie-Antoinette et Her Carboard Lover, autre film de Cukor) et même une des interprétations que je préfère des années 30. Dommage que les premières séquences soient impossibles : gênée par l’âge et plus encore par l’innocence de son personnage Shearer contrefait les chastes Suzanne et minaude jusqu’à l’insupportable. Au balcon on la voit déjà libérée (et sa lecture du texte de Shakespeare est superbement phrasée) mais c’est à partir de son mariage qu’elle investit absolument le personnage avec un lyrisme brûlant. Son jeu parvient à se situer à la frontière exacte entre cinéma (pour la pudeur) et théâtre (car elle n’oublie pas ce que la pièce doit avoir de visiblement incandescent et artificiel) et elle réussit, en dégageant une énergie et une volonté qui sont bien celles de l'héroïne shakespearienne, toutes ses grandes scènes, menées comme des airs d’opéra par Cukor : l’annonce de la mort de Tybalt est éblouissante, le monologue du poison carrément grandiose et elle et Howard (qui lui est bien assorti en âge) atteignent à une véritable stature tragique qui rend leur mort poignante mais sans apitoiement. Je n’imagine pas, passées les premières scènes, meilleure Juliette et je ne regrette pas qu’elle ait attendu si tard pour le jouer (elle interpréta en 1929, sur un mode parodique, la scène du Balcon avec John Gilbert dans un film collectif de la MGM) car je doute qu’elle aurait été en mesure de le faire si bien, ne serait-ce que deux ans auparavant. 

C’est Annabella qui remporta la coupe Volpi à Venise pour Sacrifice d’honneur/Veillée d’arme (que je n’ai pas vu, il n’existe pas en DVD, contrairement à Romeo et Juliette) et Danny Peary offre son prix virtuel à Jean Harlow pour Une fine mouche où elle est, en effet, terriblement drôle et efficace, comme souvent d’ailleurs. Voilà mes choix (j'aurais nommé Rainer dans la catégorie "meilleure actrice dans un rôle secondaire") :

 

  • Ruth Chatterton pour Dodsworth (En fin de carrière presque alors. Un choix courageux : jouer une femme vieillissante et antipathique, sans l’adoucir, mais en la rendant très représentative d’une certaine frange de l’humanité.) 
  • Irene Dunne pour Théodora devient folle
  • Katharine Hepburn pour Sylvia Scarlett
  • Rosalind Russell pour L’Obsession de Mrs Craig (Une interprétation saisissante, d’une froideur qui confine à la folie alors que Crawford jouera le même personnage beaucoup plus lourdement dans le remake des années 50. Le dernier plan est un des plus réussis de la carrière de Russell)
  • Norma Shearer pour Romeo et Juliette

 

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Catherine 04/09/2010 20:48


Eh beh quelle année, j'adore la version Wellmann d'une étoile est née, la plus belle à mes yeux ! La manière dont Janet Gaynor dit "Here Mrs Norman Maine" me tire à chaque fois les larmes !


Le vidame 04/09/2010 19:54


Pour le raretés comme tu le sais en général il n'y a pas de secret ... videosphere et en VO sans stf encore en plus. La deuxième version est également invisible je crois. On pourrait espérer un
coffret mais je crois que ce serait du délire.

Par contre je suis tombé hier sur le DVD Columbia de Queen Bee : il y a des sta, au moins. Je te tiens au courant, de toute manière.

Voilà, voilà ... j'ai tout dit !

Prochain épisode 1937, donc (Stanwyck dans Stella Dallas, Garbo dans Camille, Gaynor dans Une étoile est née, Dunne dans Cette sacrée vérité et Rainer dans Visages d'orient) mais j'ai d'autres
choses plus musicales sur le feu.


Catherine 04/09/2010 13:35


Passionnant comme d'habitude, comment as-tu vu le Rosalind Russell. Bien que je ne sois pas fan, ce que tu en dit est très séduisant !