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20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 12:53

 

 

Une folle, une hystérique paralysée, une sourde-muette, une mère-courage et Jeanne d’Arc sont dans un bateau. Qui gagne l’oscar ? La sourde-muette, du moins en 1948, une année fascinante par son exemplarité. La seule originalité, relative, venait de l’absence de l’habituelle candidate MGM, comme si la firme au Lion ne parvenait pas à trouver une remplaçante à la déclinante (en terme de popularité) Greer Garson. Pour le reste, même les candidates étaient déjà des multiples nommées, bien connues de votants. En effet cela donne :

  • Ingrid Bergman pour Jeanne d’Arc (Fleming)
  • Irene Dunne pour Tendresse/I remember Mama (Stevens)
  • Olivia de Havilland pour La Fosse aux serpents (Litvak)
  • Barbara Stanwyck pour Raccrochez, c’est une erreur (Litvak)
  • Jane Wyman pour Johnny Belinda (Negulesco)

Le dernier exemple de la popularité de Bergman avant son scandaleux départ d’Hollywood. J’ai revu Jeanne d’Arc dans une version française (le DVD ne parut que de manière fugitive) et mon souvenir du film en VO est un peu lointain. Je l’ai trouvé plus beau et moins ennuyeux que dans mon souvenir, mais assez peu émouvant. Est-ce que l’interprétation de l’actrice est directement en cause ? De toute manière l’Académie ne se posa probablement pas de question : Bergman dans un biopic, religieux et médiéval en plus, ne pouvait pas passer inaperçue. Elle est, au demeurant, plutôt fort bien castée, avec son physique héroïque et lumineux. Ce qu’elle dégage de radieux et de positif, sa grande beauté également, expliquent le respect dont elle est immédiatement entourée et le charme « prodigieux » qu’elle est censée exercer sur tous ceux qui l’écoute. Elle ne ressemble probablement pas à une Lorraine de dix-huit ou dix neuf ans, mais assez exactement à l’image d’Epinal qu’on pouvait se faire durant tout le XIXème de la Sainte (c’est pour cela que le visage de Bergman est celui de la Jeanne d’Arc du Musée Grévin sans doute.)  Comme toujours avec l’actrice je suis impressionné par la manière très plastique dont elle arrive à exprimer des sentiments denses. Fleming multiplie avec raison les gros plans sur son visage (les derniers sont sublimes) merveilleusement expressif. Pourtant, et alors que la conviction est toujours perceptible, il y a une espèce de distance qui s’instaure entre nous et l’héroïne, comme si on regardait surtout Bergman (bien) jouer Jeanne d’Arc et jamais le personnage lui-même. Ca peut parfois très bien marcher, mais pour un tel rôle le calcul n’est pas réellement payant. A son passif également une certaine maladresse physique, ou du moins une lourdeur, dans les scènes de bataille (le costume ? Ou la volonté de nous montrer l’inexpérience de la jeune fille ?) et des scènes de vision qui pâtissent beaucoup de la comparaison avec celle de Jennifer Jones dans Le Chant de Bernadette. Cependant, encore une fois, il faut prendre en compte l’écriture du rôle, guère transcendante, et sans doute la VF (mais je n’avais pas été bouleversée outre mesure par la VO non plus, si ma mémoire est exacte.)

 

Après Russell et Young Dunne était l’élue de la RKO. Tendresse bénéficiait de toute manière d’un réalisateur déjà prestigieux et fut un film très aimé des votants (en comptant Dunne quatre acteurs furent nommés cette année là.) Comme pour Stanwyck il s’agissait de la dernière des nominations de l’actrice et comme elle Dunne resta une éternelle fiancée du vieil Oscar sans jamais l’épouser. C’est d’autant plus regrettable qu’il s’agit, sous son apparence modeste, d’un de ses meilleurs rôles. Elle joue une mère de famille norvégienne, pauvre mais honnête, installée à San Francisco : même si elle est manifestement rembourrée pour paraitre plus forte et trop jolie pour le rôle, l’actrice parvient, à nouveau, à être absolument crédible. Son accent norvégien (un an après l’accent suédois de Young dans Ma femme est un grand homme) est un délice, sans doute hollywoodien, mais merveilleusement chantant et tout ce qui relève de la composition est fantastique : elle fait comprendre instantanément pourquoi tous les membres de la famille compte sur elle, si solide, stable, droite, dans sa silhouette (c’est très frappant dans la scène où elle marche à San Francisco en parlant de sa jeunesse à Barbara Bel Geddes), si bienveillante et ferme à la fois dans son visage. Dunne réussit également à se montrer très drôle, sans jamais devenir ridicule, alors qu’elle est, d’une certaine manière, un peu décalée par rapport à certaines situations. Mais tout est à louer dans cette performance, y compris des détails extrêmement parlants, comme son expression gênée et distante au moment où son oncle mourant lui parle de son testament. Tout ce qui tourne autour de son amour maternel est si juste (la manière dont elle se réconcilie d’un mot avec sa fille cadette) et si émouvant à certains moments qu’on ne peut qu’être touché. En fait Dunne renvoie à une image de la maternité extrêmement forte qu’elle réussit à rendre à la fois très réaliste (quand elle gronde elle ne fait pas semblant) et quasiment symbolique. On comprend que ses enfants craignent par-dessus tout de la décevoir.  Merveilleux derniers plans, sur son visage ému et réservé à la fois, transcendé par la fierté. Disponible en zone 1 avec stf.

 

  

  

Un an après Joan Crawford dans La Possédée, Olivia de Havilland, prisonnière de La Fosse aux serpents confirmait la fascination des votants et aussi du public d’après guerre pour l’expression de la folie, cette fois dans un registre moins mélodramatique, plus clinique. Havilland remporta au passage la coupe Volpi au festival de Venise (mais l’année suivante), le Ruban d’Argent des critiques Italiens, le prix de la critique New-Yorkaise et le National Board of Review. Elle faisait figure de favorite aux Oscars et l’aurait sans doute remporté si elle n’avait pas été une toute fraiche lauréate d’autant que la Fox semblait désormais décidée à encourager ses actrices. De Havilland a sans doute interprété là un des rôles les plus difficiles de la décennie et on se demande ce qu’une actrice moins douée ou moins nuancée en aurait fait. Elle-même n’est pas absolument parfaite, si on l’examine avec nos critères modernes. Quelques dérapages vocaux interviennent quand les changements d’humeur sont très brusques et le visage calé sur la voix off n’est pas toujours d’une subtilité renversante. Mais ça reste une très courageuse et périlleuse entreprise dont elle se tire avec tous les honneurs, surtout dans ce registre réaliste, très différent de celui de Crawford. Son interprétation frappe d’abord par sa cohérence : elle explore deux arches également bien suggérées. D’une part la perte de repère progressive qui aboutit aux scènes d’hystérie, certaines vraiment extraordinaires et très émouvantes (celle du bain). D’autre part elle s’applique à toujours nous indiquer la logique de son personnage et à la faire réagir en fonction de cette logique. Virginia n’est pas simplement une folle furieuse entre les mains de De Havilland : c’est aussi une femme intelligente et attachante dont les réactions sont souvent prévisibles, rendant d’ailleurs les erreurs des médecins et infirmières d’autant plus stupides. D’où un humour qui affleure de l’interprétation parfois et que je pense volontaire. Une des plus belles scènes de La Fosse aux serpents est celle qui donne son titre au film. Le personnage de Havilland bascule dans une certaine normalité en réalisant qu’elle a pleinement conscience de ce qui lui arrive. Le visage de l’actrice exprime alors une conscience extrêmement aigüe, et émouvante, du monde qui l’entoure qui la montre bien sur la voie de la guérison.  A noter que l’interprétation est étonnement peu spectaculaire et n’impressionne qu’après réflexion et revisionnage du film, heureusement disponible en DVD (zone 2) avec stf.    

  

 

 

Litvak portait chance à ses actrices semble-t-il : il dirigeait non seulement La Fosse aux serpents, mais aussi Raccrochez c’est une erreur. Stanwyck interprète une malade imaginaire, faussement paralytique, mais vraiment hystérique qui découvre progressivement que son mari s’est placé dans une situation délicate. Le film est donc à la fois « noir » et « psychanalytique », tout à fait représentatif du cinéma américain de la fin des années 1940. Stanwyck passe la plupart du temps clouée au lit, seule dans sa chambre, en train de téléphoner, si l’on excepte les flash-back. C’était donc un tour de force puisque l’actrice doit soutenir l’intérêt avec ce matériel assez peu varié. Stanwyck, en actrice talentueuse et magnétique qu’elle est, y parvient sans difficulté. Cependant je pense que même elle n’a pas grand-chose à tirer du personnage. Une fois qu’elle a posé les règles qui lui permettent de construire son personnage, il lui suffit de les exploiter. Elle interprète une riche héritière dominatrice. Stanwyck la rend donc dure et sèche, parfaitement antipathique à force d’exigence. Son allure, aussi bien que son timbre de voix, lui sont pour cela d’un grand secours. En revanche à aucun moment elle ne choisit de suggérer chez elle une fragilité ou une tendresse quelconques alors que le scénario nous indique précisément le contraire. D’une certaine manière c’est plus reposant pour le spectateur qui aurait pu être éprouvé par une interprétation plus plaintive ou geignarde (imaginez Shelley Winters dans le même rôle). Mais je perçois cela également comme une certaine limite d’horizon. Les scènes dans la chambre ne génère jamais l’ennui, c’est là où repose une grande partie du talent de Stanwyck, mais, à y regarder de plus près, elles sont finalement assez limitées (à la base la pièce radiophonique qu’adapte le film durait un quart d’heure) dans le temps et au niveau des réactions de l’actrice à qui on demande surtout de devenir de plus hystérique, à chaque fois qu’elle est montrée à l’écran. C’est de la bel ouvrage, mais pour une comédienne du niveau de Stanwyck, ce n’est sans doute pas le plus intéressant, d’autant qu’elle n’a pas tout à fait la qualité « poétique» qui rendrait ces moments asphyxiants (si on la compare à Crawford dans Le Masque arraché en 1952.)      

 

Jane Wyman, pour sa deuxième nomination, obtint donc l’oscar, après le Golden Globe. La Warner n’avait guère confiance dans Johnny Belinda, en raison de son thème assez sordide (ça raconte au fond le viol d’une sourde-muette sans défense), mais le traitement délicat de Negulesco et l’interprétation superlative des acteurs en fit un immense succès. Le film fut nommé douze fois aux oscars et présenté, comme La Fosse aux serpents, au Festival de Venise l’année suivante. Wyman, dans un rôle finalement assez simple, est prodigieuse et montre bien qu’une actrice peut s’élever au dessus de son matériel. Le fait qu’elle interprète, c’est tout nouveau pour Hollywood, de manière réaliste une sourde-muette (Loretta Young n’a pas réussi à le faire) était déjà une carte de visite pour les prix d’interprétation. Mais elle décide de sous-jouer la plupart des scènes, en jugeant sans aucun doute que, traitée comme un animal depuis la naissance, Belinda n’est pas en mesure de s’exprimer avec un panel expressif étendu. Le résultat est souvent extraordinairement touchant, sans doute aussi parce que le visage de l’actrice est parfaitement adapté à ce type d’interprétation : il y a quelque chose chez elle de naturellement fragile, triste et tendre qui reflète bien ce qu’est Belinda. On a envie, comme le docteur joué par Lew Ayres, de la connaître et de la protéger. Il est également impressionnant de voir à quel point elle exprime sans difficulté la jeunesse et l’innocence de son personnage. Même si le noir et blanc a un fort pouvoir rajeunissant il est difficile d’être aussi crédible que Wyman, alors trentenaire, en très jeune fille. L’actrice réussit toujours à nous indiquer la candeur et la simplicité de Belinda sans jamais devenir sentimentale ou même mièvre, grâce d’abord à la réserve qu’elle s’impose, laquelle vieillit extrêmement bien (c’est souvent le cas, y compris avec des interprètes moins doués). Les moments les plus intenses deviennent particulièrement forts, avec, comme sommet, la scène du Notre Père, laquelle est une des plus lacrymale que j’ai pu voir. Les larmes et l’hésitation de l’actrice avec lesquels elles expriment simplement son chagrin sont difficiles à analyser, mais leur impact est vraiment émouvant. Disponible en zone 1 avec STF.

 

 

Si Havilland remportera la Coupe Volpi en 1949, c’est Jean Simmons pour son Ophélie dans l’Hamlet de Laurence Olivier (le film a été édité chez Carlotta) qui sera la lauréate de Venise en 1948 (elle fut nommée aux oscars, mais comme best supporting actress, ce qui est plus approprié). Une interprétation poétique, très théâtrale et iconique qui profitait sans doute des leçons de celles qui l’avaient précédée dans le rôle, avec, prime, une vraie jeunesse.  

Pour moi je serais dans ces directions :

 

  • Jean Arthur pour La Scandaleuse de Berlin/A Foreign Affair  (Billy Wilder). Une interprétation irrésistible de tendresse et d’humour, qui réussit à s’imposer, au-delà de caricature, à force d’humanité alors que le personnage n’est pas le plus flatté par le réalisateur et le scénario. Visible très facilement.  
  • Irene Dunne pour Tendresse
  • Joan Fontaine pour Lettre d’une inconnue (Ophuls). Une des performances les plus appréciées des internautes et des critiques contemporains, alors qu’elle fut plutôt ignorée en 1948. Extraordinairement subtile, gracieuse et émouvante et certainement un des plus beaux rôles de l’histoire du cinéma.
  • Olivia de Havilland pour La Fosse aux serpents
  • Jane Wyman pour Johnny Belinda

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Le vidame 25/07/2011 19:29



Oui elle se croit sérieusement malade, c'est sincère c'est sûr. Mais comme tu le dis ça se passe essentiellement dans sa tête en fait, c'est ce que je voulais dire.



Catherine 25/07/2011 18:41



Euh, Barbara Stanwyck n'est pas faussement malade dans Raccrochez c'est une erreur, elle n'est pas paralysée, mais jamais on ne dit qu'elle est paralysée. On dit juste qu'elle passe sa vie au lit
depuis un an, parce que ses crises cardiaques qui n'en sont certes pas l'empêche de vivre. Mais on voit bien qu'elle se croit véritablement malade car sinon, elle pourrait fuir sa chambre, ce qui
donnerait un autre relief au film. Alors que là elle passe son temps à appeler pour avoir de l'aide !



Le vidame 23/07/2011 20:28



Ivy est plastiquement un film merveilleux, on ne peut pas le nier, c'est certain et Fontaine a rarement été aussi séduisante et vipérine, évidemment. J'y reviendrai donc, si vous êtes tous
d'accord.


Je pense que Jane Wyman souffre effectivement de son côté "coiffure de rombière" dans les Sirk (où je la vénère pourtant d'autant plus que Tout ce que le ciel permet est mon film favori), de son
mariage avec Reagan, de ses apparitions momifiées dans Falcon Crest et de son absence de sexualité tapageuse. Je me rappelle une critique de cet imbécile de Tulard (pour Mon Grand de
Wise) :" Et en plus Jane Wyman est laide". Un sommet de la critique cinématographique.


J'en avais parlé plus longuement dans un autre article, mais pour moi c'est simplement, dans son registre, une actrice considérable. 



Melo Cotón 23/07/2011 04:36



Jane Wyman , bien sûr. Et je regrette bien qu'elle souffre assez souvent d'une légère condescendance, sans doute due à ses prestations chez Sirk, non? Je ne sais. Et c'est injuste. Mais tout est
admirable dans ce chef d'oeuvre et c'est toujours avec émotion que je repense à la scène du Pater Noster que vous avez le bon goût de rappeler. Il y avait aussi un réalisateur derrière
cela! Un peu comme pour Miracle in the Rain, avec aussi ses transparences d'une poésie féérique, sans doute le film qui me fait le plus pleurer: je crois bien que je suis irrécupérable.


Quant à Sorry, Wrong Number, quelque chose que perçois comme assez artificiel m' a  ( m'avait - devrai-je dire) empêché d'adhérer. A creuser.


Quant à Ivy, je suis convaincu que c'est un des meilleurs rôles de Joan Fontaine, dans un film un peu trop ignoré. La performance ( et sa beauté) y sont époustouflantes et elle fait
preuve d'un mordant dont elle n'avait pas l'occasion dans le rôle du film d'Ophuls. Elle y déploie un bel art. N'hésitez pas à le revoir, on ne sait jamais.



Catherine 22/07/2011 16:50



C'est sympa la femme aux chimères, je me demande quand même toujours quelle est la bonne fin, celle avec un nouveau changement de prix ou celle du DVD !!!


Pourtant c'est beau Ivy :) !