Mardi 15 mai 2012 2 15 /05 /Mai /2012 20:27

 

Joanne Woodward in her Oscar-winning role as a woman with multiple personality disorder in The Three Faces of Eve (1957, dir. Nunnally Johnson) (photo by Ralph Crane)

 

Quelque chose a bougé à la Fox dans les années 1950. Il semble que, tout à coup, après l’indifférence célèbre, autre que pour la bagatelle, dont Zanuck avait fait preuve vis-à-vis des actrices, quelqu’un se doit décidé à produire des films dans lesquels les femmes avaient des rôles plus substantiels. Ce n’est pas un hasard si, en 1957, trois des actrices nommées à l’Oscar de la meilleure actrice l’étaient pour un film du studio. Pas un hasard non plus, cependant, si une seule d’entre elles, la moins connue d’ailleurs à l’époque, faisait partie du sérail d’un studio qui avait longtemps  privilégié la « forme » (ou plutôt, si on me pardonne ce mauvais jeu de mots, « les formes ») sur le fond.

·         Deborah Kerr pour Dieu seul le sait (Huston) Fox (disponible en DVD)

·         Anna Magnani pour Car sauvage est le vent (Cukor)

·         Elisabeth Taylor pour L’Arbre de vie/The Raintree country (Dmytrick)

·         Lana Turner pour Les Plaisirs de l’enfer/Peyton Place (M.Robson) Fox (disponible en DVD)

·         Joanne Woodward pour Les Trois visages d’Eve (N.Johnson) Fox (disponible en DVD)

Sans doute Deborah Kerr, et d’ailleurs tout le projet, étaient-ils peu représentatifs du studio qui les avait adoptés. Kerr était avant tout une actrice britannique qui, pendant longtemps, avait été la propriété de la firme au lion. Elle était depuis devenue indépendante. Bien lui en avait pris : c’était déjà sa déjà sa troisième nomination sous l’égide d’un autre studio. Mais chaque année (1953, 1956 et maintenant 1957) se suivait et se ressemblait : elle était destinée à être trop souvent étreinte et jamais totalement embrassée. Six nominations mais aucun oscar. Pourtant de nos nommées c’est peut-être elle qui donne la performance la plus équilibrée et la plus réussie et on peut supposer que, sans l’attrait de la nouveauté, elle aurait remporté la partie cette année. Elle interprétait, pour la deuxième fois de sa carrière, une religieuse (après l’admirable Narcisse Noir, dix ans auparavant.) Perdue sur île du Pacifique, engagée dans un face-à-face avec un merveilleux Robert Mitchum. Dieu seul le sait est une réussite à peu près unique : c’est à la fois un film de guerre et un film d’amour, aussi réussie et passionnant dans ses deux aspects. Kerr n’est pas pour rien dans cette réussite. En premier lieu on saluera l’alchimie qu’elle entretient avec son partenaire. C’est davantage une inspiration de casting que le résultat d’un travail des acteurs, mais enfin, la tendresse que les deux partenaires s’inspirent visiblement à l’écran contribue grandement au charme de l’ensemble. Inspiration de casting aussi l’idée de confier à Deborah Kerr un rôle de religieuse alors que son visage supporte magnifiquement la cornette. Voudrait-on peindre la nonne idéale, celle qui inspire le plus l’idée de la paix, du courage, de la foi, que c’est encore à Kerr que l’on demanderait de poser. Ce qui relève entièrement du jeu de l’actrice, à qui jamais on ne trouvera une expression trop manifeste ou appuyée, preuve qu’à nouveau elle avait parfaitement compris le registre naturaliste qu’elle abordait ici (et la technique spécifique à l’époque de Mitchum dont l’underplayement pouvait rendre par contraste n’importe quelle actrice expressive naturellement grimaçante et sursignifiante par comparaison), c’est la manière proprement admirable dont elle construit le regard sur le monde de Sœur Angela. C’est la foi, l’espérance et la charité qui la guide et c’est manifeste dans chacun de ses gestes. L’espérance surtout qui la protège de la peur. Dès sa première apparition elle ne suggère jamais qu’un homme soit en mesure de lui faire du mal et le calme de sa réaction devant l’apparition de Mitchum est symptomatique. Plus encore, dans la difficile scène où elle se dispute avec lui pas un instant le spectateur ne peut douter de sa confiance absolue en lui. Si elle le fuit, comme le dit plus tard, c’est à cause de ses mots, pas de ses gestes. Superbe compréhension du personnage qu’il faut saluer.

 

J’ai déjà beaucoup écrit sur Deborah Kerr, mais une telle interprétation appelle d’amples commentaires. Magnani dans un film de Cukor que je n’ai révu hélas que sur youtube, Car sauvage est le vent,  reste relativement dans la lignée de ce qu’elle proposait déjà dans La Rose Tatouée. Pour son deuxième film en langue anglaise elle reçut le prix d’interprétation à Berlin et cette nouvelle nomination, deux ans après sa victoire était bien dans la tradition de l’Académie qui adore confirmer un essai. Le rôle est un peu moins construit directement pour la faire briller et elle est probablement un peu trop âgée (encore que la photographie la serve admirablement de ce point de vue) pour jouer une jeune mariée. Mais enfin le film, superbe mélodrame rural, repose en grande partie sur ses solides épaules. Elle fait un sort à chaque scène, se tirant parfaitement des moments les plus gênants et les plus complexes (sa liaison avec le tout jeune Tony Franciosa, les scènes avec les chevaux) sans jamais devenir ridicule. Encore une fois une paradoxale sincérité fabriquée suinte par tous les pores de sa peau et nous donne le sentiment qu’elle réagit visuellement, face aux situations, exactement de la même manière qu’elle l’aurait fait en réalité. D’où une impression d’improvisation (à laquelle je ne crois guère, rationnellement, surtout dans une langue qu’elle ne maitrisait pas parfaitement) qui annonce un jeu moderne. C’est ce qui, sans aucun doute, fait toujours passer, les excès a priori expressionnistes et finalement complètement naturalistes qui sont les siens partout et ici, parce qu’elle est peut-être bien tenue peut-être par Cukor, plutôt moins qu’ailleurs. On s’étonnera qu’une telle force de la nature si à l’aise dans la vigueur visuelle, suggère avec une troublante réalité, une vulnérabilité à fleur de peau, qui est la première caractéristique de son personnage, dès son arrivée aux USA (elle vient d’épouser le veuf de sa sœur) où sa gêne est presque douloureuse. Par la suite l’incertitude la rongera, comme le manque de confiance en elle, comme éprouvé l’amour passion éprouvé pour un époux absent au moins en esprit. Magnani n’adopte pas un phrasé hésitant ou une attitude contrainte pour dessiner un portrait de Gioa : elle lui offre la violence brusque des vrais timides et des grandes amoureuses.    

La MGM se rendit compte assez brutalement, probablement après le succès critique de Géant, que la future légendaire Elisabeth Taylor pouvait être un bon substitut aux machines à Oscar de jadis, aux Norma Shearer et Greer Garson. Aussi la firme l’accompagna-elle jusqu’à une nomination qui aurait semblée de toute manière logique si L’Arbre de vie avait été un succès, ce que, tronçonné par des producteurs peu scrupuleux, il ne fut pas. Vingt ans après Bette Davis et Vivien Leigh Taylor, s’essayait à un personnage que l’Académique semblait avoir aimé : celui de la « Belle du Sud » en crinolines, capricieuse et malheureuse à la fois. Les années 40 étaient passées par là : on en ferait donc également une folle en proie à la paranoïa. Accent et névrose étaient donc encore des formules qui marchaient.  L’Arbre de vie, qui est un film que j’aime beaucoup, est difficile à voir dans de bonnes conditions. Je n’ai encore jamais réussi à en trouver une version en VO. Je me contente donc d’une version française ce qui m’empêche de profiter de l’imitation du parler du sud de l’actrice, notoirement désastreux. Je ne sais pas si ça explique mon indulgence pour une performance généralement considérée comme exécrable et mélodramatique. Cela dit ce dernier reproche, au vu de la construction traditionnelle du film et du personnage, me semble injuste. Si on ne peut pas être mélodramatique en interprétant une schizophrène suicidaire … Autre chose qui sans doute me soutient dans mon affection pour l’héroïne de L’Arbre de vie : l’extraordinaire de beauté de l’actrice, dont le visage évoque tour à tour, en fonction de ses expressions, du maquillage et de la lumière, la madone et la putain, ce qui est tout à fait approprié pour le rôle.  Et puis surtout il y a dans le jeu de Taylor quelque chose qui est, pour moi, toujours absolument touchant, jusqu’à dans ses maladresses les plus manifestes. La conviction l’habite, elle ne sait pas systématiquement comment l’exprimer. D’où les moments plus gênants de folie du personnage, joués franchement comme à l’opéra, ce qui n’est réellement approprié au media cinématographique. Mais les scènes avec Clift, celles où elle s’inquiète, pleure, souffre et montre sans pudeur son amour et son désespoir, sont réellement prenantes, même la manière dont on la voit haleter a quelque chose de troublant et d’émouvant à mes yeux. C’est déjà une force de la nature qui est à l’action devant nous.

 

 

File:Peyton Place 000.JPG

 

 

Taylor avait un rôle relativement modeste sur la durée du film (qui concerne d’abord le protagoniste masculin). On peut en dire autant de Lana Turner qui est pratiquement un personnage secondaire des Plaisirs de l’Enfer, prototype du soap citadin, à peu près indépassable (et un de mes films préférés). On sait que Turner dût cette unique nomination à des éléments contestables : l’abandon de la MGM et le choix courageux d’interpréter une mère de famille, ce qui, pour un « glamour queen » était évidemment très risqué. D’autant que sa fille ainée, jouée par Diane Varsi, était une adolescente au début de l’intrigue, une jeune adulte à la fin. Aucun flash back ne venait rajeunir Lana, plus brune, plus mure et moins superbement habillée qu’à l’accoutumé. J’ai toujours trouvé que c’était, par ailleurs, une actrice sous-estimée, bien  meilleure et bien plus anxieuse d’émouvoir que beaucoup d’autres, malgré la naturelle froideur de son visage. Le rôle qu’elle tient dans Les Plaisirs de l’Enfer n’est pas son plus remarquable, tout simplement parce qu’il est relativement peu développé. On trouve par ailleurs, comme toujours chez elle, un certain nombre d’habitudes, de postures, de gestes, presque mécaniques (son regard implorant dans les scènes les plus dramatiques, sa manière de pleurer) et qui reflètent en grande partie des pratiques de jeu bien ancrés dans les années 1940, déjà obsolète en 1957. Mais elle s’astreint à un contrôle, à une réserve, à une modestie tout à fait appropriés pour le personnage, auquel elle est très fidèle. Elle lui donne simplement, en sus, une certaine allure, un standing naturel, qui peut expliquer l’espèce d’orgueil de Constance. Quoiqu’il en soit, aux moments où on exige le plus d’elle, elle est exacte au rendez-vous. Ses deux meilleures scènes sont les mieux écrites, à chaque fois il s’agit d’une dispute avec sa fille. On admirera particulièrement la séquence où Diane Varsi lui apprend qu’elle désire quitter son foyer : là  le jeu de Turner devient à la fois très évident et très retenu et perd toute trace de banalité. On admire le métier une actrice parvenue à intégrer les codes du jeu cinématographique et on est plein d’empathie pour elle. On regrette que le film ne lui laisse pas plus de champ d’interprétation, mais la dimension chorale est essentielle ici.

A l’inverse Joanne Woodward occupe l’écran pendant l’heure trente qui dure Les Trois Visages d’Eve. Si pour Turner il y avait un côté «récompense d’une longue carrière » l’oscar qui vint couronner la performance de la jeune actrice était plutôt un hommage à un talent qu’on considéra comme écrasant immédiatement. Elle était quasiment une inconnue, au mieux une starlette Fox parmi beaucoup d’autres. Elle hérita du rôle principal d’un film prestigieux qui adaptait un quasi best-seller, documentaire, à propos d’une schizophrène dotée de trois personnalités distinctes. La même année donc que Taylor qui elle, entendait des voix. Décidemment les principes de l’Académie sont assez bien établis. Au demeurant Woodward rendit parfaitement justice à un personnage à peu près incroyable, dont les multiples personnalités surgissent aussi rapidement qu’un claquement de doigt. Aujourd’hui on a tendance à grincer un peu des dents quand on la voit tomber en transes avant de faire émerger un de ses « trois visages ». Ce n’est pas la faute de l’actrice qui suivait simplement un script. Tout est dans la dimension technique et elle est parfaitement à l’aise de ce point de vue. Ainsi ce sont bien trois personnes très distinctes qu’elle interprète et on ne trouve, ni dans les expressions, ni dans l’attitude, ni dans les gestes, ni dans la voix, jamais aucun point de convergence. Une ménagère terne et dépressive, une jeune femme frivole, égoïste et potentiellement dangereuse, un modèle d’équilibre et d’élégance. Même quand la coiffure ou les vêtements ne nous aide pas, comme les médecins qui assistent à ses transformations, on devine instantanément à quelle Eve on a affaire. Réussir à insuffler une empathie ou un rapport entre l’héroïne et le spectateur, dans ses conditions, devient compliqué et, à certains moments, il surgit de tout cela quelque chose qui tient un peu trop du cirque pour parvenir à nous émouvoir ou à nous intéresser réellement. Cependant Woodward réussit vraiment à nous tenir en halène au moment de la mort successive de deux de ses personnalités. Sans nous faire verser des larmes elle devient vraiment touchante. Mon enthousiasme vis-à-vis de cette interprétation est relativement modérée, on l’aura compris, mais je ne mésestime pas la qualité très réelle de ce qui est, pour le meilleur et pour le pire, un tour de force.

 

 

Magnani recueillit les palmes à Berlin et en Italie, Kerr fit le bonheur des critiques new-yorkais (elle fut trois fois lauréate), Woodward reçut comme de juste un des golden globes. Simone Signoret (pour le rare Les Sorcières de Salem que je rêve de voir) et Heather Sears pour son rôle sidérant d’aveugle victime d’un voir dans The Story of Esther Costello furent victorieuses aux BAFTA. Leurs rivales à toutes étaient, entre autres, deux légendes : Marlene Dietrich, nommée aux Golden Globe pour une interprétation intrigante et même passionnante dans Témoin à charge de Wilder (elle fut très affectée d’être snobée par les oscars : l’Académie aurait suspecté une fraude dans son double personnage) et Marilyn Monroe (nommée elle aux BAFTA) pour sa délicieuse Danseuse du Prince et la Danseuse. Côté comédie les Golden Globes sacraient Kay Kendall pour une des performances comiques du siècle dans Les Girls de Cukor, un sommet d’élégance et de drôlerie qu’on a rarement atteint et qui a contribué à faire de l’actrice une espèce d’impératrice de l’humour anglais.   

 

Voilà mes choix :

·         Marlene Dietrich pour Témoin à charge

·         Audrey Hepburn pour Ariane/Love in the Afternoon (Wilder). Elle fut nommée aux Golden Globes pour ce que je considère être sa plus belle et inventive performance dans ce registre léger.

·         Kay Kendall pour Les Girls

·         Deborah Kerr pour Dieu seul le sait/Elle et lui (curieusement ce dernier film, énorme succès, fut oublié par tous les donneurs de prix)

·         Anna Magnani pour Car sauvage est le vent    

 

Kay Kendall (Golden Globe), Mitzy Gaynor, Taina Elg (nommée aux GG et dont ce fut le seul rôle important) dans Les Girls.

 

Par Le vidame - Publié dans : Oscars
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Mardi 17 avril 2012 2 17 /04 /Avr /2012 21:55

 

 

 

De chez Decca, pardi … comme ça a été annoncé un peu plus tôt. Donc le voilà en ma puissance cet objet de mes désirs les plus fous : 23 cd qui totalisent l’héritage de Dame Sutherland, en studio (pas de trace du fameux concert avec Horne et Pavarotti), en récital (mais sans exclusivité : les parties à deux  ou à trois sont incorporées au corpus) et pour Decca. Que le lecteur se rassure, je ne vais pas  m’arrêter sur chacun des disques (23 … 23 !) je veux juste expliquer pourquoi il est désormais inutile d’acheter quoique ce soit d’autre de la firme, concernant la dame.

 

Le temps des amours :

Premier du rang (mais pas chronologiquement) le récital « Operatics Arias » est bien connu et n’a jamais été absent des bacs même s’il est apparu sous divers avatars (dans la collection « Grandi Voci » et plus récemment en « classic recitals ».) Publié en 59 il est donc tombé dans le domaine public. Sutherland n’est pas encore accompagnée par Bonynge (c’est Nello Santi qui sert de faire-valoir) et il est surtout question pour Decca, pas encore décidé à graver une Lucia intégrale, de diffuser l’air de la fontaine et celui de la folie, par le tout nouvel espoir de la firme anglaise. La diction est claire, le geste immense, la couleur fantomatique et mélancolique à la fois, la technique superlative et l’ambiance anglaise à souhait, c'est-à-dire aquatique et brumeuse. A noter le trille glorieux dans l’air de Linda di Chamonix. « The Art of the Prima Donna »  a été réédité parallèlement (parce que le livret était à la base extrêmement riche, coquetterie musicale du programme oblige) au coffret, mais n’a jamais non plus disparu. Cette fois c’est Molinari-Pradelli (et nous sommes en 1960) mais on devine la main de Bonynge derrière le premier de ces récitals philologiques et copieux dont le couple se fera une spécialité. En hors d’œuvre le mythique numéro de cirque que représente « The Soldier tird » de Arne (c’est la Mandane de Mlle de Scudery qui chante ça, on fera d’autant moins la fine bouche), c’est la seule rareté, tout le reste, ou presque, fera objets d’intégrales, mais enfin notons quand même une valse de Juliette qui est un miracle de grâce et de jeunesse. 1963 entrée en lice officielle de Monsieur Bonynge pour « Command Performance », nouveau double-disque dont on imagine la somptueuse présentation et qui repose sur une principe terriblement « richardesque » : quels étaient les airs exigés par la Reine Victoria lorsqu’elle entendait un concert. Le premier disque livre donc son content de cocotte lyrique (avec, sommet de l’art de la chanteuse, un air de La Cambiale di Matrimonio à la fois roucoulant et virtuose) et de déclamations tragiques (Rezia et Chimène, rien que ça, d’ailleurs crânement affrontées). Le second est un voyage au pays du kistch vocal, victorien jusqu’à la nausée et jusqu’à l’orgasme, dans lequel la chanteuse est parfaitement à l’aise (la plupart des pièces sont en anglais) et dans un état vocal qui frôle, à force de facilité l’indécence. Comme les enjeux dramatiques sont inexistants on ne se plaindra pas de l’atonie potentielle de l’artiste. Ce disque, qui a l’honneur d’être un de mes préférés et qui n’avait été republié que dans sa partie « sérieuse », complète un autre morceau conséquent et historique « The Age of Bel Canto » ce dernier jamais démantelé et d’ailleurs restauré (je vous parle du son cette fois) qui se partageait avec Marilyn Horne et Richard Conrad. De Haendel à Arditi, en passant par Piccini, Arne, Mozart, Weber, Auber etc… c’est une promenade flatteuse au pays des vocalises et surtout de la ligne, que tout le monde tient avec une probité admirable. La voix de Sutherland ne perd pas de sa facilité mais se ternit quelque peu d’une monochromie dans le colori expressif, sauf en anglais (délicieux airs de la Rosina de Shield). On recommande, quoiqu’il en soit, le trio « Ma Fanchette est charmante » extrait d’Angela de Boieldieu et Sophie Gail: parfait à fredonner sous la douche. Une page se tourne cependant et le couple Bonynge s’appliquera non plus tant à instruire qu’à se faire plaisir (en réjouissant des hordes de fans).

 

Le temps de Douglas Gamley.   

Nom inconnu, mais qui est mentionné pourtant dans un nombre conséquent de disques « arrangement par Douglas Gamley ». Monsieur Gamley semble avoir un talent certain pour la joliesse et la guimauve musicale. Premier disque, première réussite : « Joy to the World » récital de Noël (réédité aussi depuis plusieurs années) dont j’ai assez dit de bien pour ne pas avoir à revenir dessus. C’était en 1965. L’année suivante récidive avec le « Noel Coward Album »  (auquel Coward en personne participe et qui avait connu une réédition Compact très discrète à prix économique en Angleterre) qui permet à la chanteuse de montrer, encore une fois, que dans le domaine léger personne, ou pas grand monde, ne lui arrive à la cheville, surtout en anglais. Elle prend tout ça avec un sérieux vocal qui est très émouvant même si les pages ne lui vont pas toujours (un peu plus de « crooner » dans la voix serait apprécié). Le sourire est radieux comme il le sera dans le disque suivant (à nouveau un double) « Love Live Forever » partagé entre comédies musicales américaines, opéras comiques français et opérettes viennoises. La voix est parfois trop large, le timbre trop riche, pour ne pas emprisonner sous leurs poids les lignes fragiles d’airs qui n’en demandent pas tant (« Indian Love Call » ou « Make Believe », anciens tubes pas vraiment inoubliables de toute manière), mais la pure joie de chanter (et de chanter cette musique) se communique à travers à la fois la virtuosité (le staccato cascadant de l’air de la Dubarry de Millöcker) et l’éclat (la Cossacks’ Song extraite de Balalaika à décorner les bœufs) avec une sauvagerie appréciable. Les airs français, réjouissants (Périchole, transposé, et Chérubin de Massenet) mais définitivement en rien idiomatiques sont une mise en bouche pour le « Romantic French Arias » de 1970 (où Gamley n’est responsable de rien). La réédition compact (qui tronquait trois airs, ceux extraits de L’Etoile du Nord et « Ah ! Que j’aime les militaires ! » - une édition complète est venue plus tard) a marqué ma rencontre avec la chanteuse. Je passais des heures à essayer de comprendre des paroles en deçà de toute la compréhension humaine, mais surtout je m’émerveillais du souffle (et du trille !) dans « Idole de ma vie », des vocalises infinies de « Non temete Milord », des grâces de « Ce Sarrasin disait » (du Gounod inédit), des vagues de son qui montaient successivement dans « Depuis le jour » et même du legato (que je trouvais très sensuel) dans « Dites lui ». En 1972 Gamley s’occupa d’orchestrer des romances et des mélodies pour son Australienne préférée. Ce fut le disque (que je pense, celui-là, inédit en compact) « Songs my Mother Taught Me »  que j’écoute à l’instant et qui a ses charmes (la voix décidemment a besoin d’être accompagnée à l’orchestre pour exhaler tout son parfum et elle rêve vraiment bien par-dessus les plages orchestrales riches voire chargées) et ses défauts (le legato tueur de consonnes et de voyelles, à son sommet ou plutôt à son plus horrible, car à son plus uniformisant. Le patriotique « Homing » est chanté avec l’exaltation adéquate (registre où la chanteuse est à son meilleur) est constitue peut-être le sommet du disque avec les roucoulades sucrées du « Rossignol » de Delibes (mais on est aussi content d’entendre la chanteuse dans « la Chanson de Solveig » ou « Les Filles de Cadix », par principe).

 

Le Temps des erreurs

« Operatic Duets » la flanque de Pavarotti pour un programme rabattu (et pour La Traviata comme pour La Somnambula ils feront aussi bien au studio) à un moment (1977) où elle me devient particulièrement peu sympathique en italien car tout est attendu, même les moments de grâce vocale. Trop facile et vaguement ennuyeux, pour lui comme pour elle. Le double disque « Serate Musicali » a longtemps été indisponible. Il a  été édité en compact pour un anniversaire précédent. Un programme de mélodies avec piano n’est pas absurde en soi (et le couple a triomphé avec ce format dans le monde entier) et surtout le programme de raretés de salon est passionnant mais il faut reconnaitre que la voix de Sutherland doit se déployer davantage et se confronter à l’orchestre, en tout cas au disque, pour s’épanouir et charmer. L’impression d’imprécision et, plus grave, d’uniformité est très gênante ici, quand bien même, ce qui est mon cas, on adore le timbre de la chanteuse. La comparaison avec  « Songs my Mother Taught Me » (que je continue de réécouter et qui est décidemment réussi) est éclairante. Le récital Wagner de 1978 vaut surtout, a priori, pour sa couverture verte pomme (qui est aussi celle du coffret tout entier). Depuis plusieurs années on le retrouvait découpé en tranche, au grès des anthologies. J’avais déjà entendu l’ensemble (sur youtube) par curiosité, je n’y ai pas encore glissé les oreilles, mais je crois surtout me rappeler qu’il démontrait que le bas-medium, très sollicité, est la zone de la voix de la chanteuse la moins belle : plus brumeuse que chaleureuse et avec des bavures et des grisailles assez vilaines. Le Récital Mozart l’année suivante (pas inédit non plus, même s’il n’a jamais fait l’objet d’un vrai transfert : on le trouvait aussi, en moins en partie, couplé avec le récital Bach-Haendel de Horne) est très ennuyeux, Sutherland, toujours suprême vocaliste,  manquant férocement d’attaque, d’énergie et de jeunesse pour les ardeurs et la poésie mozartienne. A son actif un « Non temer, amato bene » qu’elle finit par faire vivre en l’abordant non pas comme une pièce de concert mais comme un extrait d’Opera seria, avec une partie conclusive admirablement phrasé de ce point de vue.

 

Le Temps des regrets

En 1986 il était bien tard peut-être pour un retour au Bel Canto. « Bel Canto Arias » (peu fréquent en Europe mais toujours disponible aux USA) est pourtant étonnamment flatteur : le vibrato s’est définitivement imposé, le charme de la jeunesse est très, très loin pour Juliette ou Rosine, mais la chanteuse retrouve ces années là des mots depuis longtemps disparus dont bénéficie chaque héroïne. Elle rend intéressant du Donizetti un peu mineur par l’intelligence du phrasé, propose des variations intrigantes dans les cabalettes, s’amuse visiblement dans « Una Voce poco fa » et les années qui ont passé redonnent, par le biais d’un voile posée sur l’ensemble de la tessiture, une émouvante fragilité aux airs les plus contemplatifs. Les deux derniers récitals « Talkin Pictures » (1987) et « Songs for soprano, horn and piano » (1990) directement édités en compact, me semble-t-il (le premier était toujours facilement trouvable, mais très peu connu des amateurs en raison de son programme à la marge) doivent être écoutés pour le choix des airs, mais l’âge, la prudence et surtout le vibrato empêche vraiment le charme d’agir à qui n’a pas les oreilles de Rodrigue pour notre Chimène du Bel Canto. C’est encore plus frappant pour le premier (au concept particulièrement sympathique pourtant : il s’agit de chansons de films) où elle ne parvient pas non plus absolument à verser dans le crossover. Le deuxième (un des rares à m’être totalement inconnu) mériterait une écoute plus attentive que celles que j’ai faites. En complément (et comme pour aviver les regrets) le tout premier récital (d’airs du XVIIIème siècle) de Sutherland, dirigé par Granville Jones, enregistré en 1959, peut-être pas pour Decca (quoique sa publication dans la première collection « Grandi Voci » suggère que si) avec un programme qui sera repris en grande partie dans les disques à venir (les airs de Shield, Piccini et Arne) sans changement notable de phrasé ou d’intention. Mais on sera heureux d’entendre la chanteuse dans "Nel Cor più non mi sento" et "Per la gloria d'adorarvi" où sa grande manière mélancolique, moitié princesse, moitié oiseau, est à son plus pur et à son plus juvénile. Curieusement on ne retrouve nulle part le « Vissi d’Arte » gravé à je ne sais quel occasion (et qui était en complément, par exemple, de sa Suor Angelica) mais parmi les raretés ajoutées en compléments de ce 23ème disque (outre des extraits, inutiles car disponibles ailleurs en intégral, de l’Acis et Galatea de Haendel) on trouve quelques airs russes (1969) dont le célèbre « concerto pour soprano colorature » de Glière (trouvable autrefois dans une compilation « colorature » qu’elle partageait avec Sumi Jo et Marilyn Horne) où elle est admirable de suspension, très « Belle au bois dormant ». Splendides enfin, d’une éblouissante sureté et d’une pureté, d’une dureté de diamant, « Tormami a vagheggiar » et « Ombre Pallide » avec Lewis (1958, les prises les plus anciennes du coffret, donc, mais pas les moindres).

 

Par Le vidame - Publié dans : Richard's corner
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Mardi 17 avril 2012 2 17 /04 /Avr /2012 15:12

 

La fascination que le cinéma américain semble éprouver pour les adaptations théâtrales comme caution de légitimité interprétative n’a jamais été aussi manifeste qu’en 1956. Les cinq nommées pour l’oscar de la meilleure actrice le furent pour avoir repris des rôles qui avaient déjà été interprétés sur scène (et la sixième actrice la plus proche, probablement, d’une nomination, Monroe, n’aurait pas déparé l’ensemble).

 

  • Carroll Baker pour Baby Doll/Poupée de chair (Kazan)
  • Ingrid Bergman pour Anastasia (Litvak)
  • Katharine Hepburn pour Le Faiseur de pluie/The Rainmaker (J.Anthony)
  • Nancy Kelly pour La Mauvaise Graine/The Bad Seed (Leroy)
  • Deborah Kerr pour Le Roi et moi (Walter Lang)

 

A Carroll Baker revenait l’honneur (qui allait devenir systématique pour les actrices dans les années à venir) de l’adaptation de Tenessee Williams. Elle jouait d’ailleurs, cinq après la Vivien Leigh du   Tramway, dans un film de Kazan qui avait toujours porté chance à ses interprètes.  Bref, quasi inconnue pourtant, elle s’imposa pour un rôle qui aurait pu être simplement perçu comme une démonstration de charme. C’était un peu l’impression que j’en avais gardé, impression confirmé par les photos affriolantes qu’on trouve d’elle sur le net. J’aurais pu, néanmoins, lui faire immédiatement crédit d’avoir imposé des images à peu près inoubliables et devenues mythique (comme celle où elle dort dans son berceau). En revoyant le film j’ai très largement réévalué son interprétation. Le rôle n’est pas simple et elle lui rend parfaitement justice : Baby Doll n’est pas une Lolita inconsciente, c’est une « Belle du Sud » égarée, aussi capricieuse, séduisante et immature que Scarlett O’Hara dans la première partie d’Autant en emporte le vent. Baker rend justice à tous les aspects du personnage avec une dimension naturellement très étudiée, très réfléchie du moins, dans le jeu. A aucun moment elle ne se base sur son physique ou sa photogénie et semble à l’inverse très anxieuse de composer. Les scènes d’ouverture où elle interagit avec  Karl Malden, le flirt avec le dentiste qui suit sont autant de moments joués au cordeau, et pas simplement dans le registre de la provocation sensuelle. Le rire, les gloussements, les cris de petites filles, la façon très visible qu’elle a de chercher à manipuler l’entourage masculin sont systématiquement intriguants et parviennent à disparaitre ou à s’effacer avant l’exaspération du spectateur. Qu’on ne se trompe pas, c’est aussi une très grande performance érotique. Plus que l’exhibition c’est le trouble qu’on retient, les scènes où elle bascule de l’innocence au désir sont extraordinaires, pleines de tension, d’ambiguïté et miraculeusement dénuées de vulgarité. La richesse du rôle permet de multiplier les morceaux de bravoure (le moment dans le grenier où son hystérie effrayée est saisissante) mais on appréciera particulièrement l’alliage de séduction, d’humour (parce que Baby Doll est souvent près d’être aussi ridicule que son mari) et d’émotion (sa dernière réplique dite avec le mélange de résignation et d’espoir indispensable est très émouvante) qui nimbe l’interprétation dans son ensemble.

 

 

Mais ce fut Bergman qui gagna cette année là, son second oscar pour des raisons complexes auxquelles participait certainement son retour triomphal dans un Hollywood qui l’avait vilipendée après son passage scandaleux en Italie. Quoiqu’il en soit le rôle s’y prêtait tout à fait, littéralement théâtral, torturé comme les votants aiment et relevant, presque, du biopic. Je n’ai revu le film qu’en VF (en VHS, mais le DVD Fox se trouve sans difficulté), ce qui rend mon appréciation plus difficile, même si une part non négligeable du rôle est basé sur le visage et les expressions de l’actrice. C’est une victoire qu’on critique beaucoup (en surestimant peut-être la part affective qu’elle comprenait). Pour ma part je suis partagé, et ce n’est pas dû réellement à l’actrice. La dernière partie du film, celle qui se passe à Copenhague, et qui est relativement longue, ne lui appartient plus. C’est Helen Hayes (remarquable et qui aurait dû gagner l’oscar du meilleur second rôle, si la Fox n’avait pas décidé de faire une campagne aberrante la plaçant leading et non pas supporting actress) qui domine la fin du film et qui suscite l’intérêt du spectateur. « Anastasia » s’efface progressivement et Bergman ne parvient plus vraiment à nous intéresser à ses tourments amoureux. J’ai déjà d’ailleurs oublié la plupart de ses dernières scènes. Mais quel début ! Et d’abord quelle entrée. L’actrice peut être immédiatement fascinante (c’est une de ses qualités de « star ») dans son mystère. Mais surtout sa peinture de la confusion qu’elle expérimente est à la fois spectaculaire (grande scène du « rire-pleurs » dont Bergman s’était faite une spécialité) et profondément émouvante. Jusqu’au bout, mais c’est surtout dans la première moitié du film qu’on le ressent, Bergman nous fait percevoir que son personnage n’est jamais certain d’être Anastasia, même quand tout semble le lui indiquer. Ses craintes et ses retours en arrière semblent parfaitement justifiés et la véritable personnalité (si l’on suit la thèse du film que l’actrice avec énormément de talent et sans paraître y toucher parvient à mettre en doute) de la grande-duchesse ne surgit que de manière sporadique, sans aucune coupure, très spontanément avec quelque chose qui n’est pas loin d’évoquer, dans sa fluidité entre les allés retour, une quasi schizophrénie. De toute manière Bergman a toujours eu un don pour la souffrance maladive, matinée d’une certaine dose de masochisme, tout aspect du rôle qu’elle rend à merveille sans avoir à le forcer. Un bon casting en somme, même si le rôle n’est pas tout à fait à la hauteur de l’actrice.

C’est un peu l’inverse en ce qui concerne Katharine Hepburn (7ème nomination déjà et en passe de devenir l’institution qu’on connait). Dans le Faiseur de pluie (beau film par ailleurs et surtout beau scénario, mais toujours introuvable autrement que par des voies privées. Merci Catherine comme toujours) elle joue certes, encore une fois, une vieille fille (après African Queen et Vacances à Venise) rôle dans lequel l’Académie semble particulièrement l’apprécier. Mais pour cette vieille fille là Hepburn quasi quinquagénaire n’a plus l’âge. Le scénario nous présente Lizzie comme une fille à marier (donc sans doute à peine âgée de plus de trente ans) au physique ingrat ou du moins très commun qui va être révélée par l’admiration que lui porte deux hommes. On révère le beau talent de l’actrice qui n’hésite pas à en rajouter dans le ridicule et à s’enlaidir par des tenues passablement grotesques (et évidemment peu adaptées à son âge). Mais ce problème d’âge rend certains moments du film difficiles à digérer. Beaucoup passe par-dessus cette erreur de casting, réaction plutôt intelligente parce que le jeu de l’actrice est d’une vitalité et d’un charme souvent captivants. Elle fait preuve d’une vie, d’une énergie dévorante et on ne s’étonne pas qu’autour d’elle chacun soit finalement conquis. Je la préfère toujours cependant, dans le registre franchement dramatique que dans celui du sentimental où son surjeu peut vite épuiser voire agacer. Mais dès qu’elle apparaît et surtout dès qu’elle parle l’écran est comme vampirisé et les partenaires deviennent minuscules. Surtout elle fait plus qu’honneur (et il ne faut jamais oublier ça chez elle) aux passages comiques, relativement nombreux, qu’elle rend souvent hilarants et qu’elle aborde sans aucune limite ni peur du ridicule, encore une fois (le moment où elle essaye de séduire son prétendant en flirtant comme une dinde est à hurler de rire dans ses excès parfaitement assumés.) On gade en mémoire le personnage longtemps après la fin du film et on partage en tout cas sa peine et ses espoirs avec une force que le charisme et la puissance de l’actrice expliquent en partie, par delà l’écriture, très réussie, du rôle.  

 

 

Nancy Kelly, ancienne vedette de western de série B, est la seule à reprendre un rôle qu’elle avait déjà fait triompher sur scène. Dans l’ahurissant Bad Seed de Mervyn Leroy (disponible en zone 2 avec stf) elle ne pouvait que se faire remarquer, au-delà de ce que retour à l’écran pouvait dégager, lui aussi, d’affectif. Elle avait déjà, de toute manière, été salué par des prix spécifiques pour son interprétation d’une mère aimante qui découvre que sa fille unique (âgée de 8 ans et jouée par la fascinante Patty McCornack) est une dangereuse psychopathe. Par définition il s’agit d’une « morceau » très théâtral et Leroy a fait le choix de proposer une adaptation confinée, très fidèle à l’original. Les interprétations des uns et des autres sont donc relativement peu adaptées à l’écran et celle de Kelly ne fait pas exception. A quelques moments elle se tort dans tous les sens avec une énergie centrifuge trop manifeste pour être honnête (et pour paraître naturel) … mais dans 95 % des scènes elle est d’une redoutable efficacité. La manière dont progressivement les tics envahissent le visage d’abord simplement inquiet de l’actrice est fascinante (et sans doute très étudiée). Elle devient pratiquement méconnaissable, sans que le maquillage y soit pour grand-chose. Les monologues ponctuent le film avec une régularité d’horloge, et d’un point de vue presque lyrique, Nancy Kelly leur rend justice avec une conviction jamais prise en défaut, grâce à une voix naturellement plaintive et tendre, légèrement voilée mais qui bascule assez vite dans l’hystérie (et elle a, la pauvre femme, toutes les raisons de devenir hystérique). Elle est particulièrement prenante au dernier acte, avant l’apaisement final, où on n’est pas près d’oublier sa crise de nerfs pendant que la terrifiante petite fille joue du piano, enfermée dans sa chambre. Ce qui, enfin, donne le plus d’impact à cette interprétation, c’est la vision particulièrement sympathique qu’elle donne de la mère, qui semble toujours sur le point de se briser et dont la tendresse et la délicatesse sont manifestes dans toutes ses interactions avec les autres personnages qu’elle semble toujours craindre de blesser.

Le cas de figure de Deborah Kerr est un peu particulier dans cette galerie. Elle reprenait la gouvernante du Roi et moi à la légendaire Gertrude Lawrence, mais, sans que cela ait été expliqué clairement de la part de la production, en étant doublé pour un rôle constitué pour moitié de chansons. La nomination est donc curieuse et peut être due à l’ignorance des votants (qui écartèrent Natalie Wood dans WSS ou Audrey Hepburn pour My Fair Lady, autres « doublées » célèbres). Le film était cependant un succès important et une vedette, Yul Brynner, était révélé au monde (et couronné par un oscar). La Fox dut faire une campagne sans faille (avec deux nommées importantes, Kerr et Bergman, on comprend l’impasse faite sur Monroe qui était représentée par le même studio). Quoiqu’il en soit, même si une partie de la difficulté du rôle est escamoté il faut reconnaitre que, comme son partenaire (et comme Carroll Baker la même année) Kerr a atteint à sa petite parcelle d’immortalité : elle est devenue aussi iconique, à sa manière, que le flamboyant Brynner. Chaque scène où elle apparait brille par son charme et la manière parfaite dont elle s’approprie (avec un naturel exceptionnel) les gestes et les habitudes d’une gouvernante anglaise (et elle porte la crinoline comme personne). C’est un genre par essence artificiel que celui de la comédie musicale. Or le jeu de Kerr apparait aujourd’hui comme particulièrement peu daté et d’une grâce toujours exquise, absolument appropriée au rôle. Elle contribue grandement (et finalement davantage que le protagoniste) à permettre aujourd’hui aux spectateurs de s’intéresser à ce qui arrive à l’écran. Il faut souligner, pour terminer que l’alchimie qui se dégage du couple qu’elle forme avec Brynner est exceptionnelle et l’érotisme qu’ils diffusent au cours de la scène de la polka est délicieux (Kerr qui halète comme si elle était au bord de l’orgasme … voilà une trouvaille de génie de sa part et plutôt osée pour 1956.) On a envie, nous aussi, de passer outre la question du doublage …

Je ne m’attarderai pas trop sur les autres prix (ils sont déjà devenus si nombreux que je m’y perdrais). Notons cependant le National Board of Review décerné à une fantastique Dorothy McGuire pour La Loi du Seigneur/Friendly Persuasion (Wyler) très apprêtée et un peu trop manifestement occupée à jouer, mais délicieuse, drôle et toujours captivante. Et signalons que les Golden Globes commençaient à multiplier les nommées ce qui leur permis d’inclure Audrey Hepburn pour sa mythique Natacha dans Guerre et paix ainsi que Marilyn Monroe, également remarquable dans Arrêt d’Autobus de Joshua Logan, le rôle dont elle était le plus fier, à juste titre selon moi et celui où elle semble la plus concernée, la plus maitrisée aussi, dramatiquement parlant. On croisera aux BAFTA Virginia McKenna dans le superbe Ma vie commence en Malaisie, la merveilleuse, si profondément émouvante (et étonnante du point de vue du bilinguisme) Maria Schell pour Gervaise (elle avait aussi remporté le prix à Venise) et même Ava Gardner pour La Croisée des destins dans lequel elle n’était effectivement pas ridicule. Les Italiens se tournèrent vers l’énorme succès (avant tout industriel) d’une Gina Lollobrigida à son plus splendide dans La Belle des belles (qui date de 1955 cependant).  

Voilà où j’en suis pour ma part, après beaucoup d’hésitations :

·         Carroll Baker pour Baby Doll

·         Nancy Kelly pour La Mauvaise Graine

·         Dorothy McGuire pour La Loi du Seigneur

·         Marilyn Monroe pour Arrêt d’Autobus

·         Maria Schell pour Gervaise

 

 

 

Par Le vidame - Publié dans : Oscars
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Lundi 16 avril 2012 1 16 /04 /Avr /2012 15:59

  

 

Gloire aux éditeurs Membran qui regroupent avec sérieux et peut-être même passion dans d’épais coffrets (4 ou 10 disques) les témoignages libres de droits des chanteurs que nous avons, un jour, aimé. Avec Wunderlich, Fischer-Dieskau, Rothenberger, Bonisolli ou Los Angeles, Birgit Nilsson est livrée toute entière aux appétits de ses fans, à partir du moment où l’enregistrement date d’avant 1960. La voilà donc saisie au plus précis dès 1949 dans la quasi intégralité de son répertoire (dont on se rend compte qu’il s’est forgé très tôt.) Manquent quelques Strauss périlleux pour l’esprit (la Maréchale) ou l’héroïsme (la Teinturière, Salomé et Elektra) et son Elettra d’Idoménéo, princesse barbare et mystérieuse, davantage idole roide qu’ardente amoureuse. Comme le coffret ne s’embarrasse pas d’un livret (mais enfin à ce prix … 15 euros sur amazon) je me propose donc de restituer rapidement le programme de chacun des dix disques.

Le premier se consacre (comme la moitié des témoignages rassemblés environ) à Wagner avec une cohérence d’esprit (à défaut d’organisation) déjà remarquable, moitié Lohengrin, moitié Tannhäuser. Il pioche dans le récital avec Hotter dirigé par Leopold Ludwig en 1957 et que Testament a réédité (il est en fait repris intégralement, d’un disque à l’autre) pour « Einsame in trüben Tagen » et « Dich, teure Halle ». Inutile de revenir sur ce qui est évident : Nilsson cette année là livre des monuments de ferveur wagnérienne, entaché par aucune tendance monumentale, même si la voix est déjà démesurée et sidérante de facilité et d’impact. Elsa est longuement documentée par un live de Bayreuth (Jochum – 1954) avec Varnay en Ortrud et Windgassen (toute la chambre) en Lohengrin, dans un son excellent et où l’épique semble être pour tous les sujets du drame une seconde nature. Et Elisabeth se complète avec la lecture que Suédoise fit de Vénus (Böhm, à Naples en 1956), insupportable de sa propre grandeur, de son poids et de son tranchant, expliquant sans aucun doute la fuite éperdue de Tannhäuser.  

Le deuxième reprend un double récital (solitaire celui-ci) réédité également par Testament et datant toujours de 1957 (avec Heinz Wallberg et encore Ludwig) pour deux airs de Weber, le premier d’Agathe et, évidemment, « Ozean, du Ungeheuer ». Les deux sont à préférer, à mon sens, aux gravures figurant dans les intégrales EMI du Freischütz et d’Oberon. Nilsson y est infiniment plus juvénile et perméable aux mots et aux situations. On ne trouvera pas la poésie innée des grandes Allemandes dans la partie intermédiaire de « Leise, leise, fromme Weise » mais il y a là toute la cantilène souhaitable dans les rêveries (le soutien est admirable). Avec assez de logique on réentend dans le même disque la ballade et le duo du Hollandais Volant encore extraits du récital avec Hotter et encore plus enthousiasmants parce que Nilsson se lance dans les flots avec une beauté et un rayonnement vocaux qui suppléent à une vulnérabilité qu’elle n’a pas tout à fait (et qu’Hotter est aussi lumineux et bondissant qu’elle, lui donnant une réplique amoureuse idéale.) Enfin, après un raisonnablement frais et souriant « Guten Abend Meister » où elle s’essaye à Eva (en 1953 avec Sigurd Björling), 25 minutes ("Es ist alles vergebens" et le duo final) d’une Ariadne en suédois où la cantatrice confirme que pour être à leur meilleur les interprètes doivent chanter dans leur langue maternelle (on y reviendra à propos d’Aïda). Nilsson, d’une blancheur d’albâtre en 1949, impressionne beaucoup par son éclat, évidemment mais chante surtout comme une suicidaire perdue dans ses rêves de mort, plus Janowitz que Leontyne Price en bref. Déjà publié dans le coffret « Rarities » Gala consacré à Nilsson.

Le troisième disque (tout Verdi) confronte deux récitals : celui avec Leopold Ludwig qui complétait chez Testament les extraits de Weber, Beethoven et Mozart gravés avec Wallberg et celui dirigé par Argeo Quadri (1959) pour Decca. De ce dernier disque on reprend deux des trois airs de Lady Macbeth (il n’y a pas le Somnambulisme contrairement à ce qu’indique la pochette, mais « La Luce Langue ») « Madre Pietosa Vergine », l’air d’Abigaïlle avec cabalette et « O Don Fatale ». On a privilégié le « Pace, pace mio Dio » de la version avec Ludwig, complété par l’air du gibet du Bal et les deux airs d’Aïda. Comme pour l’autre disque « Testament » l’intégralité du récital nous est en fait restituée sur plusieurs disques (à l’exception de la mort d’amour d’Isolde et de l’air de Fidelio). Avoir préféré, pour le seul doublon italien, cette version à celle gravée pour Decca, indique chez les éditeurs une conscience ou en tout cas un goût personnel qu’il est bon de louer à une époque de compilation systématique. Le disque avec Quadri la montre avant tout vocale, très concentrée, d’une appréciable souplesse (étonnantes vocalises en force qui font rêver à une Odabella walkyrie) et d’une grandeur de son évidemment éblouissante (les aigus !) : rien ne semble la prendre en défaut, même si quelque chose d’imperceptiblement marmoréen commence à se faire sentir : la madone se statufierait-elle ?  Peut-être que son « Pace, pace » 1959 souffre d’une absence de convulsion, de mobilité ou de jeunesse préjudiciable alors que ce qu’elle offre avec Ludwig est merveilleusement chantant. Quoiqu’il en soit les deux airs de Lady Macbeth (et là on rage vraiment, seule véritable erreur de tout le coffret, de l’absence du somnambulisme) nous confirme l’inquiétante cruauté qu’elle mettait au personnage, peut-être encore mieux chanté (les vocalises assassines sont particulièrement en situation) que dans l'intégrale Decca.

Je n’ai pas encore écouté le quatrième disque (Puccini). Il y a là à la fois la quasi intégralité des interventions de sa Turandot RCA avec Björling et Tebaldi, disque que je connais assez bien pour le coup et où, en 1959, Nilsson justifie sa réputation de chanteuse polaire et pyramidale à l’intonation sifflante. Evidemment c’est fascinant mais le « Del Primer Pianto » et même le « Figlio del cielo » (le moment que je préfère dans l’opéra) marquent trop la difficulté qu’elle éprouve à s’agenouiller. En complément des extraits de la Fanciulla del West pour EMI (1958) avec Matacic et dont, pour l’instant, je ne peux rien dire. Je me rends compte cependant qu’il n’y a non plus aucun extrait de Tosca dans le coffret.

Retour à Verdi pour le cinquième disque. Si les passages en allemand du Bal Masqué pour la radio Bavaroise (1955- il y a l’intégral parue chez Walhall) ne m’ont pas inspiré grand-chose malgré le très réel investissement de l’artiste et la beauté du phrasé qu’il implique (à noter que les interventions de Köth en Oscar dans le final sont superbes), une Aïda de 1956 à Stockholm (et en suédois) m’a soulevé dans mon siège et constitue sans doute la divine surprise du coffret. Radieuse et manifestement bouleversée par le rôle (je ne sais pas si c’était ses débuts dans ces pages) Nilsson ne fait qu’une bouchée des écueils de la partition (les contre-uts, y compris pianissimo sont faits comme en se riant) et impose sans réserve une conception royale du personnage (la malheureuse Amnéris locale n’a qu’a bien se tenir) qui ne l’empêche pas de se montrer à la fois fiévreuse et féminine, avec des sanglots et des poitrinages à l’italienne jamais ridicules. Certes on est bien tenté d’entendre dans cet héroïsme violent une lecture trop wagnérienne d’un compositeur rival et italien. Mais sentir avec autant d’évidence l’éclat brillant de la jeunesse conjugué à quelque chose d’insolent à force d’énergie et de sveltesse, sans raideur ni de ton, ni d’intonation, voilà qui permet de comprendre avec netteté l’impact de l’arrivée sur les scènes internationales de cette voix claire et solide comme une église. S’il est, au disque, un timbre conquérant (quelqu’un parlait de rapt vocal, c’est assez juste, je trouve), le voici, qui ne s’incline, dans une chaleur rougissante imprévue, que face à l’Amonasro imposant de Sigurd Björling.

Le disque 6 est consacré à Mozart et à Beethoven. De Donna Anna on entend le duo avec Ottavio et « Non mi dir » extraits de l’intégrale Leisdorf pour Decca (si difficile à trouver aujourd’hui) complété par l’« Or Sai Chi l’onore » du récital Testiment (Wallberg), nouveau choix qui prouve la cohérence du projet. Plus imposante que permis, dès 1957, Nilsson exhibe en Donna Anna la matière infinie de ses aigus qu’il est tout à fait pertinent de qualifier de « dardés » (copyright de qui l’on sait). Le « Non mi dire » (sans récitatif) 1959 permet de confirmer que la voix bénéficiait alors d’une certaine légèreté et d’une légitimité vocalisante qu’elle n’avait plus guère lors de l’enregistrement DG (ou Böhm devait visiblement ralentir pour l’aider). Plus excitant, sans doute parce que mieux dirigé le « Ah perfido » avec Wallberg repose pourtant sur une grammaire vocale pas si éloignée. Mais la chanteuse, quoique rigoureusement attentive aux nuances et aux phrasés, fait une démonstration spectaculaire de ce que sa voix pouvait avoir de plus ample (le récitatif), de plus large et surtout de plus impétueux (la section rapide est cinglante). Le legato et le soutien parfait dont elle fait preuve lui coutent sans doute la propreté de l’italien, mais tout est admirablement chanté et senti avec des délicatesses belcantistes dans la conduite de la ligne au moment de la cantilène. Suivent les deux airs de Clara dans Egmont avec Klemperer (le disque intégral a été publié par Naxos) où j’ai surtout admiré une musique obsédante et exaltante que je ne connaissais pas et enfin de larges fragments d’un Fidelio pour la radio de Cologne. Kleiber y dirige Nilsson, Frick et Hopf, dans un registre préromantique sans équivoque, au charme captivant et évidemment adapté aux moyens titanesques des interprètes, la Suédoise héroïque (mais presque timide : comme elle halète avec une tendre inquiétude dans le duo avec Frick) en tête.   

Les quatre derniers disques sont un « tout Wagner » dont je peux moins parler et qui surtout est mieux connu et célébré.

Tristan et Isolde pour le 7ème mélange des prises du studio avec Solti (1950, il permet d’entendre au premier acte quelques répliques de la Brangaine de Resnik, ultime preuve du bon goût des éditeurs) avec des extraits lives sous la direction de Karajan (1959), Sawallisch (1957)  et Knappertsbusch (1960) pour la mort d'Isolde.

Le 8ème disque est consacré entièrement au premier acte d’une Walkyrie de 1953 (Nilsson fait Sieglinde) avec Svanholm et Greindl qui reprend en fait le programme d’un disque publié en 2000 chez Bella Voce. La réponse se fait au 9ème disque pour Brünnhilde où on notera surtout, outre des prises live avec Sandberg et surtout Kempe (en 1957) la dernière partie du récital studio avec Hotter pour leur gravure légendaire des adieux de Wotan. Le 10ème disque termine le parcours avec des extraits (immolation comprise évidemment) des deux derniers volets de la Tétralogie dirigé par Kempe (Covent Garden puis Bayreuth en 1960)  ou Knappertsbusch (1955).

Ainsi l’heureux acquéreur de ce coffret peut estimer qu’il pourra entendre entièrement ce disque indispensable :

 

 

 

 

Plus la quasi intégralité de ces deux autres récitals :

 

 

 

 

 

 

A quoi s’ajoute un volume Bella Voce pour Sieglinde. Le reste peut être perçu comme un immense complément. Quoiqu’il en soit c’est assez généreux. Gloire, décidemment, à Membran. Mais on rage pour Lady Macbeth.

Par Le vidame - Publié dans : Musique
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Samedi 17 mars 2012 6 17 /03 /Mars /2012 18:22

En 1955 il y eu une abondance presque indécente de grands rôles féminins. Les actrices purent s’ébattre dans des crises de larmes, se trainer par terre, hurler leur peine et leur souffrance, faire pleure, faire rire, faire peur aussi sans doute. En tout cas faire peur à tous les allergiques aux diverses expressions de l’hystérie féminine. Les nominations aux oscars furent particulièrement représentatives de cet état, ce qui explique la préférence que je donne à cette année sur presque toutes les autres. Voilà ce qu’il en était, plus précisément.

·         Susan Hayward pour Une femme en Enfer/I’ll Cry Tomorow (Daniel Mann)

·         Katharine Hepburn pour Vacances à Venise/Summertimes (D.Lean)

·         Jennifer Jones pour La Colline de l’adieu/Love is a many Splendored Thing (H.King)

·         Anna Magnani pour La Rose Tatouée (Daniel Mann)

·         Eleanor Parker pour La Mélodie interrompue (C.Bernhart)

Susan Hayward devait gagner pour Une femme en enfer : c’était évident. Elle avait remporté le prix d’interprétation à Cannes et la MGM s’était investie dans sa campagne, au point d’oublier Doris Day (pour Les Pièges de la passion) et de négliger Eleanor Parker. C’était sa quatrième nomination et le rôle était plus que doré : une chanteuse en proie au démon de l’alcoolisme (et Hayward chantait et dansait elle-même). Elle avait été précédemment nommée pour With a song in my heart (elle jouait, encore, une chanteuse qui perdait l’usage de ses jambes) et Une vie perdue (où il s’agissait déjà d’une chanteuse portée sur la boisson). La surprise fut extrême quand elle perdit et sa déception, dit-on, immense. Enfin il reste toujours pour le spectateur le plaisir d’assister à un des récitals interprétatifs les plus dévorants et les plus spectaculaires de l’histoire du cinéma (matchée, parfois à son désavantage, par une Jo Van Fleet sensationnelle et qui aurait dû gagner son propre oscar pour ce rôle, plutôt que pour sa silhouette dans A l’est d’Eden). Hayward est dans ses œuvres et parfois, je dis bien parfois, on a le sentiment que le registre « fortissimo » est un peu trop emprunté, littéralement (elle crie, elle hurle, elle tempête). La plupart du temps, Dieu merci, je suis toujours captivé par sa flamboyance un peu plus grande que la vie. Ses chansons, où elle s’essaye à un style un peu rauque, un peu blues, ne sont pas impressionnantes, mais elle s’acquitte très bien de sa charge, y compris dans son premier numéro, en partie dansé. Curieusement on est particulièrement frappé par la vulnérabilité et surtout l’incertitude dont elle fait preuve dans la première partie du film, quelque chose de presque enfantin affleure alors et ce sont finalement les moments les plus naturellement émouvant, parce que l’actrice, contrairement à son habitude, nous laisse chercher la souffrance, au lieu de nous l’imposer, ce qui paradoxalement empêche parfois le spectateur de l’accepter. On ne pleure pas beaucoup devant ce mélodrame. Hayward cherche d’ailleurs manifestement avant tout à nous impressionner et ses « grands moments »  dans ce registre (sa scène de suicide) laisse surtout estomaqué. C’est presque peccadille : la substance du rôle évidemment repose sur le voyage « en enfer » de son personnage et la peinture passionnante et éminemment cinématographique qu’elle fait de l’alcoolisme, de la légèreté mondaine à ce que la maladie peut avoir de plus abject et de plus désespérant. Les morceaux de bravoure se succèdent, reposant sur une technique infaillible et un charisme qui donne même une certaine allure au sordide (la scène où elle chante « A Guy named Joe »). Certainement le sommet, en tout cas le passage le plus virtuose, de la carrière, si spécifique, de l’actrice. Visible en Zone 1 avec stf.

 

 

Aussi caractéristique, d’une certaine manière, quoique dans un registre opposée, la performance de Katharine Hepburn dans le superbe travelogue de l’encore jeune David Lean, Vacances à Venise. Elle reprenait son rôle de vieille fille (en tout cas de fille plus toute jeune) d’African Queen et présentait jusqu’à la caricature les maniérismes de son personnage hyper américain. Mais le rôle était lui-même bien mieux qu’une caricature, ce que l’actrice a très bien perçu. Elle surprend d’abord par la rudesse, le prosaïsme, quelque chose de yankee jusqu’à la vulgarité (le rôle avait été créé au théâtre par Shirley Booth ce qui indique que Hebpurn est dans le vrai), mais très vite ce qui ressort de son interprétation c’est un mélange surprenant de profond romantisme et de ridicule, parfois au cours de la même scène qui font qu’on n’est pas toujours séduit, mais, à moins d’être vraiment allergique à l’actrice, profondément touché. D’ailleurs il me semble que c’est un des rôles où l’actrice a su dépasser sa stature et son statut pour offrir une fragilité, très surprenante de sa part, au personnage. Cet aspect complexe de son interprétation (qu’elle fait surgir derrière son énergie apparente) fait beaucoup pour le film et explique d’ailleurs ce qu’il peut avoir de pénible à certains moments. L’empathie qu’elle réussit, par ce biais, à susciter chez nous fait ressentir avec beaucoup de vivacité sa solitude et ses déceptions même quand, encore une fois, elle n’hésite pas à se ridiculiser. Je ne pense pas à la scène célèbre où elle tombe dans le Grand Canal (quoiqu’il faille saluer son courage qui donne toute son authenticité au passage) mais plutôt au moment où elle fait semblant d’être accompagnée à la terrasse d’un café. Après la composante hystérique qui marque la première partie du film, elle parvient ensuite à suggérer un magnifique épanouissement (le basculement se fait au moment, très beau, où elle se confie à Brazzi à propos des fleurs et des bals de promotion) qui fait d’elle, tout à coup, une véritable héroïne romanesque. Même son renoncement à l’amour est emprunt avant tout de tendresse et de mélancolie et même d’une douceur qu’elle a manifestement appris en Italie (c’est toute l’histoire du film). Bref … le parcours initiatique est superbement rendu et ce rôle, presque modeste, est probablement une des plus belles preuves du talent, éblouissant mais parfois trop manifeste, de Katharine Hepburn.  Récente édition Zone 2 chez Carlotta.

L’Académie aime les « come back » (on en reparlera pour 1956). Celui de Jennifer Jones célébrait sa composition en docteur eurasienne et aussi l’énorme succès public du merveilleux La Colline de l’adieu, apothéose du cinéma romantique. Presque dix ans après sa dernière nomination et sous la direction du réalisateur qui l’avait rendue célèbre et oscarisée elle réapparaît donc dans la précieuse liste. On a vu et connu Jones plus remarquables dans des rôles plus exigeants (deux ans auparavant elle était époustouflante dans Plus fort que le diable un film tout sauf oscarisable). Non qu’elle soit mauvaise et certains aspects de son interprétation (tous en fait) sont parfaitement négociés : avec très peu de maquillage elle parvient à être parfaitement crédible en métis « occidentalisé » et elle s’est appliquée à faire plus « chinoise » que nature, surtout pour une actrice aussi expansive et américaine qu’elle l’était : la voix se cantonne assez heureusement à un mezzo forte chaleureux, la retenue expressive est systématique, même dans les moments les plus lyriques ou les plus émouvants du film (les dernières scènes), même la démarche est soigneusement travaillée, très loin de son allure flamboyante habituelle. Les pas sont petits, rapides, resserrés. Heureusement il ne s’agit non plus jamais d’une caricature, ou, en tout cas, elle n’en donne jamais l’impression : le rôle est plus riche que cela. Même les brises de chinois m’ont semblé (moi qui n’y connais rien) sonner avec suffisamment de naturel  pour qu’on l’imagine bilingue. J’ai aussi trouvé qu’elle réussissait très bien à suggérer la femme médecin (il suffit qu’elle mette les mains dans les poches de sa blouse et on y croit), ce qui n’est pas si simple qu’on veut bien le penser, sans avoir l’air déguisé. Dernier point à souligner, parce qu’il est essentiel, la formidable alchimie qui se dégage du couple qu’elle forme avec William Holden, un des plus évidents du cinéma hollywoodien d’après guerre et un des plus romantiques aussi. Pour le reste, cette médaille ci a son revers : une fois ces éléments mis en place les choix de l’actrice (courageux intrinsèquement) la dispensent d’en faire plus et la manière de filmer de King ne nous permet guère de suivre la complexité de ses expressions et de ce qu’elles pourraient révéler de ses sentiments. L’interprétation pourrait donc devenir assez rapidement monotone, ou du moins guère surprenante, n’était, encore une fois, le rapport fusionnel que Jones semble entretenir avec son partenaire. Un très beau rôle et une très belle interprétation, mais peut-être pas ni un grand rôle, ni une grande performance. 

Tout l’inverse chez Anna Magnani dans ce grand numéro à sa gloire qu’est La Rose Tatouée. On aimait décidemment les adaptations de pièces dramatiques à Hollywood rencontraient le succès et plus encore quand elles étaient signés Tennessee Williams (on le verra dans les années à venir, on l’a déjà pressenti avec Vivien Leigh Le Tramway nommé désir). Daniel Mann, trois ans après l’oscar de Shirley Booth, montrait qu’il savait conduire ses vedettes à la gloire puisqu’il signait la même année à la fois La Rose Tatouée et Une femme en enfer. La victoire de Magnani était relativement attendue et montre bien, en tout cas, le plaisir qu’on toujours montré les votants de l’Académie à récompenser une actrice étrangère faisant l’effort de parler dans leur belle langue. Je n’ai pas pu juger ce point, puisque je n’ai vu qu’une VF (merci Catherine) même si un VO avec sta existe en zone 1. Cela dit c’est Magnani qui se double elle-même en français, donc ma perception de l’interprétation est peu près complète. L’interprétation de l’actrice est si envahissante, si obsessionnelle, si démonstrative, si … « magnanesque »  qu’il est impossible de passer à côté. Je trouve difficile de mesurer la part exacte de composition dans son rôle : elle est à la fois incroyablement excessive (qui agirait, bougerait, se conduirait comme cela pour de vrai) et paradoxalement naturelle. L’actrice réussit toujours à nous persuader que c’est sa propre vie qu’elle nous expose et on a souvent l’impression d’assister à une espèce de docu fiction sur une immense star de cinéma qui, par hasard, se retrouverait dans la peau d’une couturière veuve, colérique et dépressive à la fois. Cet aspect accentue formidablement l’impact de son interprétation et l’empathie que le public éprouve pour un personnage pourtant, sous bien des aspects, exaspérant. Magnani domine absolument l’écran (et ses partenaires, pourtant très bons, en particulier Marisa Pavan) de sa présence écrasante et de son charisme auquel il est difficile d’échapper. Le film entier pourrait être la simple démonstration de ce que peut donner un rôle écrit précisément pour une actrice : dans l’absolu le principe est irritant (d’autant qu’on sait l’Italienne capable d’autre chose) mais j’ai été pour ma part absolument conquis par ce que « Serafina delle Rose » dégage, par l’humour formidable qu’elle introduit à certains moments sans aucune peur du ridicule (la scène où elle cherche à s’habiller dans un robe devenue trop serrée), par l’espèce de bienveillance qui ressort toujours chez elle, par la sincérité dont elle fait une démonstration continue et puis aussi, et surtout, par la puissance dramatique exceptionnelle de certains moments, à bout de souffle, à bout de voix et à bout de nerf (l’inoubliable crise d’hystérie dans l’Eglise) qui laisse le spectateur épuisé et ému à la fois.

 

 

Même problème en ce qui concerne le rare et merveilleux Mélodie interrompue (il vient de sortir un DVD américain en Warner Archive sans sous-titres, j’en suis resté à ma copie VF). C’est également relatif parce qu’une partie de ce qui rend remarquable la performance d’Eleanor Parker repose précisément sur le doublage : elle interprète la soprano australienne Marjorie Lawrence et pour les (nombreuses) scènes de chant Eileen Farrell lui prête sa voix. En Carmen, en Dalila, en Isolde … Parker effectue un travail très impressionnant qui rend chacune de ses interventions lyriques absolument crédibles du point de vue vocal (avec des détails très fins, comme celui où elle passe discrètement sa langue sur le coin de ces lèvres lorsqu’elle est en difficulté juste avant le climax du film). Sa gestuelle peut franchement étonnée aujourd’hui, parce qu’elle a de très voyant et de très démonstratif, mais en revoyant les opéras filmés des années 40 et 50, on réalise que les cantatrices considérées comme des actrices talentueuses jouaient ainsi avec force mouvements et expressions. L’imitation est, finalement, parfaite. Il aurait d’ailleurs été moins habile de se montrer plus réaliste, car Parker réussit de cette manière à mettre en valeur tous les moments réellement dramatiques du film (et ils sont nombreux) qu’elle aborde différemment (on n’ose parler de réalisme, tout de même, quoique la manière dont elle parvient à jouer sans tenir compte de ses jambes soit, de ce point de vue, assez remarquable), tout en restant l’actrice très dramatique, voire maniérée, que l’on connait. Le rôle consiste en une succession de bravoure que l’Académie ne pouvait pas ignorer (une cantatrice célèbre se retrouve en fauteuil roulant mais décide de reprendre sa carrière, soutenue par un mari aiman : un biopic à propos d’une handicapée ! Bingo !) Parker, même en VF, fait honneur à la virtuosité demandée, dégage un charme et une énergie assez peu policés au début (ce qui est tout à fait cohérent avec le personnage) et porte ensuite les toilettes avec une superbe effectivement digne d’une prima donna. L’amertume très dure qu’elle montre par la suite est superbement rendue physiquement, mais surtout on reste à la fois très impressionné et très ému (en cela elle surpasse Susan Hayward mais l’écriture du rôle et le rapport très équilibré et aimant qui nait avec son partenaire, un excellent Glenn Ford, expliquent sans doute aussi cela) par ses moments de révolte et de désespoir et elle rend inoubliable la scène où elle se traine par terre dans sa chambre. C’est incontestablement surjoué, mais l’actrice s’inscrit avec évidence dans les codes hollywoodiens qu’elle maîtrise comme peu d’autres, et malgré ce qu’un tel jeu peut avoir de stylisé elle parvient encore à se connecter avec notre sensibilité moderne et finit par nous bouleverser. Ce sera la dernière nomination et en quelque sorte le moment le plus important de la carrière de l’actrice, qui, une autre année, aurait probablement remporté la statuette.    

Superbe année donc où une actrice italienne pour la première fois remportait la statuette, mais aussi le prix de la critique new-yorkaise, le National Board of review et le Golden Globe pour une interprétation dramatique. Côté « comédie musicale » ce fut Jean Simmons, effectivement enchanteresse, drôle et particulièrement attachante dans Guys and Dolls qui récupéra le prix. Les Baftas récompensèrent la performance iconique de Katie Johnson dans Tueurs de Dames et Betsy Blair, effectivement bouleversante, pour Marty. Elles triomphèrent, entre autres, de Deborah Kerr dans ses œuvres (Vivre un grand amour), de Margaret Lockwood pour un de ses derniers grands rôles où elle est d’ailleurs remarquable de réalisme (Cast a dark Shadow) et de Marilyn Monroe hilarante en caricature de dumb blond (il s’agit évidemment de 7 ans de réflexion).

Quant à moi j’aurais recoupé les choix des Oscars (y compris pour la victoire, je crois) à l’exception, sans doute, de Jennifer Jones. Pour la remplacer j’hésite entre la mélancolie poignante de Jane Wyman dans Tout ce que le ciel permet (mais elle nous a déjà fait le coup très souvent !) et le contre-emploi remarqué de Doris Day dans Les Pièges de la Passion/Leave Me or Love Me : elle chante  superbement mais surtout elle se révèle vraiment une interprète dramatique de premier plan. On est impressionné par la dureté de diamant qu’elle donne à son héroïne, par la colère et la frustration qu’elle nous fait sentir et par la sobriété intelligente d’un jeu précis, mais peu démonstratif. Bon alors on va dire Doris Day, dont on reparlera, de toute manière.  

 

 

Par Le vidame - Publié dans : Oscars
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